La puissance, c'est la vie! Rien cependant
n'est plus éloigné de ce principe de
force, de conquête et de volonté que
la société molle d'aujourd'hui. Voilà
sans doute pourquoi notre nation paraît actuellement
frappée d'immobilisme et comme atteinte de
sénilité. Subir plutôt qu'agir,
telle semble être la devise de nos gouvernants.
Pourtant, l'histoire - ne l'oublions pas - est d'abord
le fruit de la volonté des hommes. Si nous
renonçons à la puissance, nous cesserons
d'exister en tant que peuple. La puissance est la
clef de notre existence collective.
La dictature des événements
Aujourd'hui, le gouvernement
ne gouverne plus: il se contente d'observer le déroulement
des événements sur lesquels il n'exerce
plus aucun contrôle. Son action est désormais
toute verbale, d'essence incantatoire et symbolique.
Dépourvu de grand dessein, comme de vision
d'avenir, il a, par manque d'ambition, renoncé
à intervenir sur l'état du monde. Il
a perdu ce qui constitue le propre du politique: le
sens de la décision.
Il se borne dorénavant à
commenter les faits et se préoccupe essentiellement
de dissimuler à l'opinion son incapacité
à peser sur le cours des choses. Comme ces
chefs incompétents qui courent derrière
leur troupe pour ne pas perdre la face, la classe
politicienne se presse derrière les événements
pour masquer son impuissance. Elle choisit de considérer
comme positif ce qu'elle pense ne pas pouvoir infléchir
et laisse croire qu'elle a décidé ce
qui est simplement arrivé. “ Quand les
événements nous dépassent, feignons
d'en être les organisateurs ”, disait
Cocteau.
L'immigration se développe-t-elle
avec l'ampleur d'une marée qu'il lui paraît
impossible d'endiguer? Elle explique que c'est une
chance pour notre pays. La natalité française
est-elle en chute libre et un renversement du phénomène
lui semble-t-il hors d'atteinte? Qu'à cela
ne tienne: elle affirme que les naissances concernent
la seule conscience des individus et qu'elles ne sont
nullement l'affaire de la communauté nationale.
Certains vont encore plus loin dans
ce processus de soumission aux événements.
Si la consommation de la drogue se développe,
ils en concluent qu'il faut en dépénaliser
l'usage! Si l'on ne parvient pas à “
intégrer ” les immigrés, ils décrètent
qu'il faut leur donner le droit de vote!
Face à l'impuissance, les événements
sont les maîtres de notre destin.
La note en trois parties
Si le gouvernement est l'art de décider, alors
notre pays n'est plus gouverné. “ On
peut parler de nos jours d'un complot intellectuel
contre la décision, précise d'ailleurs
Julien Freund, comme s'il fallait ranger celle-ci
parmi les concepts éthiquement impurs1. ”
On peut même dire que l'indécision
est désormais instituée au cour même
de l'appareil d'État. L'administration et les
cabinets ministériels en sont devenus les techniciens
scrupuleux. Lorsqu'un problème se présente,
le conseiller du ministre rédige une note en
trois parties. Première option: ne rien faire.
Cette solution est déconseillée: comment
l'opinion réagirait-elle devant l'inaction
gouvernementale? Deuxième possibilité:
engager un programme d'actions efficaces mais drastiques.
Cette proposition est jugée dangereuse, car
elle remettrait en cause des situations et des avantages
acquis. Que diraient le président et le Premier
ministre si des troubles en résultaient? Troisième
solution: prendre quelques mesures douces. C'est la
ligne qui est vivement recommandée et généralement
retenue. Elle présente le double avantage de
donner l'illusion de l'action sans rien déranger.
Mais, alors même que cette mesure est adoptée,
chacun sait qu'elle ne résoudra rien. Tout
au plus aura-t-on repoussé les échéances
de quelques mois ou, au mieux, de quelques années.
Ainsi en est-il dans notre pays des interventions
gouvernementales: par crainte de provoquer gêne
ou trouble, on laisse les événements
se dérouler. C'est l'application du vieil adage
de la Ill' République finissante: “ Il
ne s'agit pas de régler les problèmes,
mais de faire taire ceux qui les posent. ”
Les innombrables plans de lutte contre
le sous-emploi ne se présentent pas autrement.
Aucun d'entre eux ne s'est réellement attaqué
à la racine du mal, car tous visaient un autre
objectif: réduire au seul plan comptable le
taux de chômage. A cette fin ont été
multipliés les stages de formation, les TUC
et autres gadgets. On donne ainsi aux Français
l'illusion que le gouvernement se préoccupe
du problème et qu'il obtient des résultats.
En réalité, les titulaires de TUC et
autres stagiaires, bien que disparaissant des statistiques
de l'INSEE en tant que demandeurs d'emploi, restent
des chômeurs. D'ailleurs, interrogés
sur ce point, ils répondent qu'ils se considèrent
bien comme tels.
Comme un bouchon sur la mer
En politique étrangère, l'impuissance
est totale. Notre pays, comme d'ailleurs la plupart
des autres nations d'Europe occidentale, ne provoque
plus l'événement sur la scène
internationale. Il se contente de subir les effets
des initiatives prises par les autres et d'y réagir,
le plus souvent verbalement.
La France ne détermine plus
sa conduite à l'égard des autres nations
en distinguant ses amis de ses ennemis, mais en appréciant
leur force ou leur faiblesse: elle s'incline devant
les forts et méprise les faibles. Les pays
isolés sur la scène internationale s'attirent
notre vindicte, les puissants ou ceux qui ont le soutien
des puissants ont droit à tous nos égards.
L'apartheid d'Afrique du Sud est condamné
avec la plus extrême rigueur, alors que les
pays totalitaires liés à Moscou ont
toujours bénéficié de notre sollicitude.
On refuse de recevoir des dirigeants sud-africains
venus commémorer le sacrifice des leurs tombés
à nos côtés lors de la Première
Guerre mondiale, mais on aura reçu les uns
après les autres tous les maîtres du
Kremlin, sans compter le général Jaruzelski
accueilli par M. Mitterrand alors qu'il réprimait
sans indulgence le syndicat Solidarité!
Par impuissance encore, la France
accepte tous les statu quo et épouse les évolutions
politiques avec autant de docilité qu'un bouchon
sur la mer suit les ondulations de la houle. Aujourd'hui,
nos gouvernants se félicitent de l'ouverture
du mur de Berlin. Mais les a-t-on entendus, dans le
passé, refuser les accords de Yalta et remettre
en cause le mur de la honte et le rideau de fer? Ont-ils,
une seule fois, demandé à leurs visiteurs
soviétiques leur démantèlement?
Tout au contraire, ils sont allés à
Helsinki signer des accords qui devaient légaliser
la situation de l'Europe d'alors. Des événements
historiques qui agitent l'est de notre continent,
ils ne sont en définitive que les observateurs
privilégiés; ils n'y ont pris aucune
part, ils n'y jouent aucun rôle, c'est à
peine s'ils peuvent prétendre les avoir souhaités.
Basse pression
Nous avons eu à l'égard du Liban le
même comportement Lorsqu'une communauté
amie, celle des chrétiens libanais, est attaquée
et que son pays se trouve plongé dans la guerre,
le gouvernement français envoie certes des
soldats, mais il leur interdit de se battre et les
laisse mourir dans de sanglants attentats. Rappelons-nous
l'explosion du Drakkar et ses dizaines de morts! Effarouché
par cette violence, le gouvernement rapatrie ses troupes
et se contente d'envoyer des navires de guerre effectuer
des “ missions humanitaires ”. C'est encore
trop... Apeurées par les remontrances verbales
de leurs ennemis, les autorités françaises,
regrettant sans doute leur audace, affirment alors
que cette entreprise charitable est destinée
à tous, c'est-à-dire aussi bien aux
agresseurs qu'aux agressés. Comment imaginer
plus pitoyable manifestation d'impuissance que l'équipée
de M. Kouchner au Liban? Le voilà parti avec
La Rance secourir les victimes chrétiennes
du bombardement syrien et, à son retour en
France, on trouve dans les lits du navirehôpital
plus de blessés du camp des assaillants que
de celui des victimes qu'il était pourtant
censé secourir!
Hier encore, il y avait dans notre
pays, et dans toute l'Europe, comme un trop-plein
d'hommes, d'énergie, de connaissances, d'idées
et de projets qui se déversaient ensuite sur
l'ensemble de la planète. Aujourd'hui, cette
aire d'effervescence s'est transformée en une
zone de basse pression où se précipitent
les individus, les produits, les religions, les coutumes,
les maladies de toutes sortes venus d'au-delà
des mers. Hier encore, les petits Français
apprenaient dans leurs écoles tout ce que la
France avait offert au monde; désormais on
leur enseigne tout ce que les étrangers apportent
à leur pays. Hier acteur de l'histoire, notre
nation en est devenue un sujet. Au lieu de l'écrire,
elle la subit.
Le monde dans son ensemble est en
mutation. Les peuples colonisés ont acquis
leur indépendance, l'Extrême-Orient s'industrialise
à marches forcées, l'islam se réveille,
l'URSS s'engage dans une ère de profonds changements,
l'Europe de l'Est se libère, l'Allemagne aspire
à sa réunification. La plupart des nations
prennent des initiatives. Seule la France paraît
plongée dans une mortelle léthargie.
Tétanisée devant l'événement,
incapable de décider, de trancher, de prendre
un risque ou une initiative, bref, frappée
d'impuissance, elle est sans doute consciente de cette
faiblesse mais seulement préoccupée
de la dissimuler.
Le paradis café
au lait
Il est vrai que l'idée
même de force est aujourd'hui suspecte. “Aspirer
à la puissance, c'est vouloir écraser
les faibles, c'est déchaîner les conflits,
c'est le retour de l'impérialisme, c'est du
néo-colonialisme ou pire encore ”, s'écrie
le choeur des belles âmes. Propos insensés.
Instrument de la politique, la puissance en soi n'est
ni bonne ni mauvaise: tout dépend de l'usage
qu'on en fait. Un couteau peut certes tuer, mais il
sert aussi à couper le pain. Il est vrai que
la puissance peut servir des projets d'oppression
et d'asservissement, alors mieux vaut disposer d'une
force protectrice capable de la contrer.
Aujourd'hui, cependant, un tel argument
ne convainc plus. Car le monde, nous dit-on, s'achemine
vers la paix et les hommes vers leur unité.
Les marxistes ont chanté en leur temps une
semblable rengaine. L'histoire, nous disait Marx,
conduit à la société sans classes,
dans laquelle l'humanité pacifiée trouvera
le bonheur et la prospérité. Chacun
sait aujourd'hui que le paradis rouge n'est qu'un
enfer, rouge, il est vrai, mais du sang de ses victimes.
Or les utopies sont vivaces, et la
conception linéaire et déterministe
de l'histoire chère aux marxistes n'a pas disparu
avec eux. Elle a seulement été revue
et corrigée par l'idéologie cosmopolite,
qui conçoit dans le même esprit une transformation
progressive et inévitable du monde en un nouvel
éden. Ce n'est plus cette fois la dictature
du prolétariat, mais le grand melting-pot,
le brassage généralisé des cultures
et des ethnies qui mettra fin à la guerre,
à la haine et à la violence. Fini le
paradis rouge, l'avenir vire au café au lait.
Ce n'est plus la société sans classes
qu'on nous promet, mais le monde sans races, sans
nations, sans frontières.
Inutile, dans ces conditions, de se
préoccuper de force et de puissance. Ce serait,
nous dit-on encore, aller à l'encontre de cette
évolution irréversible, ce serait même
criminel puisque contraire au “ progrès
”.
La clef du destin
Comment ne pas comprendre que cette nouvelle utopie
est de même nature que celle des marxistes?
Sous une autre forme, elle conduirait aux mêmes
drames. Car toutes les tentatives pour organiser la
fin des antagonismes de l'histoire se sont généralement
soldées par un redoublement de haine et de
violence. Toutes les idéologies qui ont cru
pouvoir assigner un sens à l'histoire ont toujours
reçu des faits un démenti cinglant,
voire sanglant.
Acceptons donc le monde tel qu'il
est: l'histoire n'est pas déterminée,
elle n'est pas une mécanique bien huilée
qui conduirait inéluctablement l'humanité
vers un progrès mythique. Elle n'obéit
à aucune causalité unique, et l'incertitude
qui la régit est la condition même de
notre liberté. L'histoire est avant tout le
fruit de la volonté des peuples et du rapport
de forces qui s'établit entre eux.
On peut se lamenter sur cette dure
réalité, on ne la changera pas pour
autant, sauf à pratiquer la politique de l'autruche.
Il convient donc de tirer les conséquences
de cette situation: si le destin des nations se joue
en vertu des rapports de forces, mieux vaut pour un
pays détenir le maximum de puissance. Car celle-ci
s'analyse comme un gage de survie et de liberté:
elle permet de faire prévaloir son droit et
ses intérêts et d'assurer son indépendance.
En un mot, la puissance est pour un peuple la clef
de son destin.
Les fous du dialogue
Aujourd'hui tout autant qu'hier, méconnaître
la nécessité de la puissance conduit
à de très graves déconvenues.
Taraudés par l'idéologie cosmopolite,
nos gouvernants le prouvent amplement. Avec eux, la
France n'a plus de politique étrangère.
Certes, l'action diplomatique demeure active, mais
celle-ci, ne l'oublions pas, n'est que l'un des multiples
instruments possibles de l'action internationale dont
dispose une nation. Réduire la politique étrangère
à la diplomatie, c'est-à-dire au dialogue
et à la négociation, c'est comme jouer
une symphonie avec les seuls violons, c'est confondre
les moyens et les objectifs.
Une politique extérieure ne
doit pas se fixer pour but le dialogue et la négociation.
Son rôle consiste en réalité à
permettre aux intérêts nationaux de l'emporter
sur ceux, souvent opposés, des autres pays.
Dès lors, il convient de faire évoluer
en sa faveur la balance des forces en utilisant toute
la palette des moyens auxquels une nation peut recourir
dans ses relations avec les autres. La diplomatie
intervient pour tirer les conséquences formelles
de la situation, c'est-à-dire pour récolter
les dividendes du rapport de forces existant. L'art
de la négociation ne peut modifier que très
marginalement et très exceptionnellement cette
réalité fondamentale. Le meilleur diplomate
ne fera pas d'un pays vaincu une nation victorieuse.
L'établissement semble avoir
oublié ces principes. Nos gouvernants ne cherchent
plus à modifier les rapports de forces au bénéfice
de la France. Seule les anime une obsession frénétique
de dialogue et de négociation. Comme si sa
seule tâche était d'entretenir des contacts
mondains avec les gouvernements des autres nations,
le Quai d'Orsay n'avait-il pas pris, du temps de M.
Cheysson, le nom de ministère des Relations
extérieures! Croire que
pour tout conflit il y a une solution négociable
est une profonde erreur qui ne peut conduire qu'aux
pires déboires. Lorsque le rapport de forces
n'est pas favorable, le dialogue conduit à
l'impasse, car l'adversaire ne concédera rien.
Si aucune véritable solution négociée
n'est possible au Liban, c'est précisément
parce que la Syrie est en position de force et qu'elle
sait pouvoir gagner davantage par la poursuite des
actions sur le terrain que par une discussion diplomatique.
Dès lors, refuser d'engager l'épreuve
de force militaire avec elle, c'est à terme
entériner sa victoire. De même, vouloir
négocier avec les organisations ou les États
terroristes sans prendre des gages, sans exercer de
représailles, c'est s'exposer à subir
les pressions de l'adversaire et à devoir finalement
accepter ses conditions.
En politique étrangère,
il n'est pas d'autre voie que la puissance.
Retour à l'indépendance
Cette nécessité
ne s'impose d'ailleurs pas seulement vis-à-vis
de nations adverses, mais aussi par rapport aux pays
amis, n'en déplaise aux tenants du mondialisme!
Il est vrai que des liens d'interdépendance
se sont tissés, notamment par le biais des
échanges économiques, entre les pays
occidentaux. Certains en concluent que l'indépendance
n'aurait plus de sens et que le jeu de la puissance
serait donc caduc. Les tenants de l'économie
mondialiste retrouvent ici l'idéologie cosmopolite
pour annoncer le monde pacifié et unifié,
fruit des marchés, du commerce et des entreprises
transnationales.
Cette vision ne correspond pas à
la réalité. Certes, il est aujourd'hui
presque impossible à une nation industrialisée
de trouver l'indépendance par l'autarcie et
de prétendre pouvoir se couper du monde. Mais
les liens d'interdépendance, s'ils existent
bien, ne sont pas neutres pour autant: ils jouent
en faveur des uns et au détriment des autres.
Ainsi, les États-Unis peuvent allègrement
creuser un déficit budgétaire considérable:
la prédominance de leur monnaie leur permet
de faire peser sur tous leurs partenaires la charge
de cette politique laxiste. De même, la crise
boursière de 1987 qui a pris naissance aux
États-Unis a rapidement gagné les places
européennes qui n'avaient pas les moyens de
lui échapper.
Les liens d'interdépendance
entre les économies occidentales sont en réalité
des liens de dépendance à l'égard
des États-Unis, et cette situation s'explique
par la relative impuissance économique et monétaire
de l'Europe. Aucune négociation au monde ne
changera rien à cette réalité.
Pour sortir de cette impasse, il n'est d'autre voie
que de créer sur le vieux continent un pôle
de puissance monétaire faisant de l'écu
une monnaie d'échange et de réserve.
La peste blanche
Il convient de rendre sa puissance à la France.
Mais rassurons tout de suite les bonnes âmes:
la puissance n'est pas une conception exclusivement
militaire. Elle est tout ce qui renforce la nation.
Au premier rang vient la population,
car “ il n'est de richesse que d'hommes ”.
La formule de Jean Bodin reste vraie pour demain:
une nation puissante s'appuie nécessairement
sur un peuple nombreux et jeune.
Or, aujourd'hui, la France, comme
les autres pays d'Europe, est en régression
démographique. Le taux de fécondité
y est tombé dès 1974 à moins
de 2, 1, seuil fatidique en dessous duquel un peuple
ne renouvelle plus ses générations.
Il est maintenant descendu chez les femmes françaises
à 1,7. Certes, les conséquences de cet
effondrement démographique ne sont pas encore
sensibles. Par un effet mécanique, dû
à l'importance des générations
nées au lendemain de la guerre, la population
française continue encore pour peu de temps
à croître légèrement. Mais
le mal a déjà atteint notre peuple dans
sa substance. Il se développe comme le cancer:
d'abord indolore, il passe inaperçu, mais,
lorsque le malade commence à souffrir, il est
généralement trop tard pour le guérir.
Les projections effectuées montrent cependant
déjà que, si rien ne change d'ici à
l'an 2015, les Français ne seront plus que
quarante-six millions et, ce qui est plus grave encore,
le nombre d'enfants de moins de quinze ans passera
de dix à six millions. La population aura brutalement
vieilli, provoquant en retour une accélération
du phénomène de dénatalité:
c'est la “ boucle implosive ”, cercle
vicieux de notre déchéance.
Un peuple est fait de chair et de
sang, aussi l'effondrement démographique d'une
nation sonne-t-il le glas de sa mort biologique. Un
pays où la population est de moins en moins
nombreuse et qui compte plus de vieillards que de
jeunes gens ne pourra plus faire face aux défis
du monde. Notre puissance et donc notre survie dépendent
des courbes de la natalité française.
A l'inverse, le regain démographique,
c'est le retour à la jeunesse, donc à
l'esprit de conquête, c'est la vigueur, l'affirmation
de soi, l'enthousiasme et l'ambition, bref, la vie
et la puissance. La natalité n'est donc pas
qu'une question personnelle, c'est aussi l'affaire
de la communauté tout entière, et il
est criminel de faire le silence sur ce mal qui nous
menace, sur cette “ peste blanche ”, pour
reprendre le titre du livre de Pierre Chaunu et de
Georges Suffert. Une grande politique nataliste est
urgente et vitale.
La guerre économique
La puissance repose aussi sur
l'économie. Le plus souvent, les pays sont
classés selon l'importance de leur produit
national brut, car la richesse matérielle et
la capacité de production ouvrent des possibilités
d'action immenses et donnent des moyens d'expansion
considérables.
Encore faut-il que les potentiels
industriels et financiers ne soient pas les rouages
d'une machine obéissant à une logique
contraire à l'intérêt de la nation.
De ce point de vue, l'enthousiasme pour le libéralisme
transnational doit être sérieusement
tempéré. La liberté économique
constitue certes le moyen d'accroître la richesse
individuelle, mais elle doit aussi être conçue
comme un instrument permettant d'augmenter la puissance
collective de notre pays. Aussi le “laissez
faire, laissez passer” et le développement
du commerce mondial sont-ils à encourager uniquement
s'ils servent ces deux objectifs. Aujourd'hui, il
n'est pas certain qu'il en soit ainsi, car la guerre
économique fait rage entre les grandes nations.
Et dans cette lutte, comme dans les autres, presque
tous les coups sont permis. Les États-Unis,
et surtout le Japon, n'hésitent pas à
tricher avec les règles du commerce international
et à rétablir insidieusement des barrières
pour protéger leur marché tout en multipliant
les artifices pour passer à travers celles
de leurs concurrents.
Dans ce conflit économique
généralisé, la Communauté
européenne fait figure de grande naïve.
Elle a ouvert quasi unilatéralement nos frontières,
faisant du vieux continent un grand réceptacle
de toutes les productions du monde. Si elle continue
à se placer ainsi en situation d'infériorité
face à ses principaux concurrents, elle court
à la déroute économique. Pour
échapper à ce destin funeste, elle doit
impérativement protéger son marché
intérieur au moyen d'un protectionnisme pragmatique
dans tous les secteurs stratégiques, comme
l'électronique par exemple, et développer
des actions offensives en misant sur la constitution
ou le développement de grandes entreprises
européennes capables de concurrencer les sociétés
d'Amérique du Nord et d'Extrême-Orient!
Alain Gomez, P.-D.G. de Thomson, le souligne: “
ii faut se mettre en position de force... l'Europe
ne peut se faire sans protection douanière2.
”
280 = 320 + 240
Enfin, la puissance est aussi militaire. Et, sous
cette forme, elle est essentielle, car, en dernier
ressort, c'est elle, et elle seule, qui est décisive.
Or, en ce domaine aussi, la France et l'Europe se
laissent affaiblir.
Certes, le choix que fit le général
de Gaulle de quitter l'organisation militaire de l'OTAN
et de créer une armée autonome autour
de notre force nucléaire de dissuasion a permis
à la France de conserver un certain degré
d'indépendance que les autres nations européennes
ont perdu. Mais ne nous leurrons pas: notre défense
face à l'URSS est restée d'autant plus
solide que notre territoire était géographiquement
inclus dans la zone contrôlée par l'OTAN
sous protection américaine. Notre indépendance
est donc loin d'être aussi totale qu'on nous
l'a dit.
Quant aux autres pays, leur engagement
au sein de l'organisation du traité de l'Atlantique
Nord a contribué à créer chez
eux un sentiment de sécurité qui a complètement
démobilisé leurs opinions publiques.
A l'abri du parapluie nucléaire américain
s'est opéré un véritable désarmement
psychologique. Résultat: pendant quarante ans,
320 millions d'Européens ont fait appel à
240 millions d'Américains pour les protéger
contre 280 millions de Soviétiques. Vit-on
jamais situation plus humiliante et preuve plus éclatante
de l'impuissance de la France et de l'Europe? Le
vent d'Est
Aujourd'hui, nous dit-on, tout cela serait dépassé.
La perestroika, la glasnost ont fait voler en éclats
les anciens schémas. Le désarmement
est en cours, les démocraties populaires deviennent
de véritables démocraties, le mur de
Berlin est ouvert, le rideau de fer se démantèle
progressivement, les Soviétiques ne sont plus
nos ennemis.
Nombreux sont ceux qui tirent déjà
de cette nouvelle situation des conséquences
militaires d'envergure. Les États-Unis réduisent
le budget de leurs armées. Le gouvernement
français limite le nombre de ses essais nucléaires
dans le Pacifique et diminue les crédits de
la Défense.
Cette précipitation est-elle
bien raisonnable? Est-il prudent de prendre aussi
rapidement des décisions d'une telle importance?
Il faut, ne l'oublions pas, dix ans pour mener à
bien un programme militaire. Aussi tous les armements
dont la conception n'est pas décidée
aujourd'hui feront défaut non pas demain, mais
dans dix ans. Et qui, actuellement, peut garantir
que la paix régnera alors?
Certes, la période qui s'ouvre
est celle du dégel à l'Est. Et il convient
de s'en réjouir, car tout est préférable
au maintien du goulag. Ce vent de liberté qui
souffle de Moscou et qui balaie les régimes
des pays satellites est un vent d'espoir qui sent
bon la paix. Mais, en termes politiques, ces changements
marquent d'abord la fin d'un équilibre cinquantenaire
et donc le début d'une période d'instabilité
et d'incertitude.
Sur le chemin de Damas
Essayons de comprendre ce qui se passe et, tout d'abord,
ne péchons pas par excès de naïveté.
M. Gorbatchev n'a pas, tel saint Paul sur le chemin
de Damas, été touché miraculeusement
par la grâce de la liberté et de la démocratie.
N'oublions pas que le numéro un soviétique
est un pur produit du régime. Il a été
formé dans le sérail du KGB dont il
était l'un des principaux dirigeants et où
il s'était spécialisé dans les
techniques de la désinformation et de la manipulation
de l'opinion. M. Gorbatchev n'a certainement pas pris
l'initiative de ces transformations sans avoir en
tête un but et sans disposer d'une stratégie.
Et gageons que l'un et l'autre ont été
conçus non pas pour le bien de l'humanité,
mais dans l'intérêt supérieur
de l'Union soviétique.
Quelles peuvent être les visées
du maître du Kremlin? Deux hypothèses
sont envisageables: l'une plus défensive, l'autre
plus offensive.
Dans le premier cas, on peut penser
que, l'URSS se pétrifiant dans un système
de plus en plus fossilisé, de profondes réformes
étaient devenues nécessaires. Mais,
pour mener celles-ci à bien dans le climat
de tension qui régnait alors entre l'Est et
l'Ouest, il fallait lancer une offensive diplomatique
de grande envergure capable de briser l'antagonisme
hérité de la guerre froide et de desserrer
l'étau d'hostilité dans lequel l'Union
soviétique se sentait prisonnière.
Dans la seconde hypothèse,
on peut imaginer un plan plus machiavélique
visant à prendre le contrôle de l'Europe
occidentale. Voici quelles pourraient en être
les étapes. Le premier temps, celui de l'offensive
de paix, viserait à faire admettre par les
opinions publiques occidentales l'idée que
l'URSS n'est plus un ennemi. Dans un deuxième
temps, il s'agirait de provoquer le désengagement
militaire des États-Unis et leur départ
d'Europe, ainsi qu'un relâchement général
des défenses des pays ouest-européens.
Au cours de la troisième étape, l'Union
soviétique, qui serait alors sur le continent
la principale puissance, notamment militaire, pourrait
organiser, sous le couvert de la “ maison commune
”, une forme de finlandisation ou de satellisation
de l'Europe occidentale sous la houlette et pour le
plus grand bénéfice de la puissance
tutélaire de Moscou.
La fin d'un empire
Quelle que soit l'hypothèse, il est clair qu'un
plan aussi audacieux exige pour réussir que
son auteur donne des gages considérables. C'est
ce qu'a osé faire M. Gorbatchev. Mais, par
ce biais, il a affaibli l'Union soviétique
et pris de gros risques. Des mouvements sociaux ont
eu lieu, des oppositions se sont fait jour et, surtout,
les nationalités se sont réveillées
au sein de l'empire, contestant parfois avec violence
la domination russe, comme dans les pays baltes ou
dans le Caucase, et mettant en cause l'unité
et la solidité du système.
Aujourd'hui, c'est incontestable,
un ébranlement sans précédent
s'est produit à l'Est, et M. Gorbatchev se
trouve vraisemblablement engagé dans une course
poursuite: la réalisation des effets bénéfiques
de son plan contre le développement des forces
centrifuges de l'Empire soviétique. Parfois,
sans doute, les événements le dépassent.
Il est alors amené à céder davantage
qu'il ne l'aurait voulu. Mais ne sous-estimons pas
la capacité de contrôle du régime
soviétique. Il dispose d'une armée très
puissante et d'une milice politique dont les effectifs
ont été récemment considérablement
renforcés; quant au peuple, il n'a jamais connu
la liberté.
Dans le meilleur des cas, les récents
événements peuvent être analysés
comme les symptômes de la fin d'un empire. Mais
l'histoire ne nous fournit pas d'exemples d'un vaste
ensemble géopolitique se disloquant pacifiquement,
progressivement et rapidement. On peut donc prévoir
des avancées, des retours en arrière,
des crispations, des accalmies, des périodes
de tension, voire des conflits armés, des coups
d'État ou même une guerre civile.
Aussi, face à ce formidable
changement, convient-il de rester prudent et, une
fois encore, de demeurer fidèle au principe
de la puissance. Lorsque règne une certaine
confusion, lorsque les équilibres anciens sont
rompus, tout est possible, et l'intérêt
national commande alors d'être fort pour parer
à toute éventualité.
La guerre sainte
Ajoutons néanmoins une considération
de caractère tendanciel. Quels que soient les
soubresauts du système soviétique, il
apparaît évident que le communisme est
à l'agonie. Cette doctrine achève le
cours de sa terrible et meurtrière existence.
L'empire qu'il avait su créer disparaîtra
en tant que tel tôt ou tard, d'une façon
ou d'une autre: ce n'est pas la moindre conséquence
des bouleversements actuels.
Est-ce à dire que la paix descendra
sur la terre? Ceux qui le croient se trompent lourdement.
Lorsque l'Allemagne nazie a été vaincue,
la concorde générale ne s'est pas instaurée
pour autant. Aussitôt, de nouveaux antagonismes
sont apparus, cette fois entre l'Est et l'Ouest. En
cette fin du XXe siècle, les mêmes phénomènes,
hélas, se produiront en Europe. Telle est d'ailleurs
l'analyse de l'IFRI, l'Institut français des
relations internationales, dont le directeur adjoint,
Dominique Moisi, déclarait: “ On n'a
peut-être plus d'ennemi idéologique,
mais on a encore des adversaires. La notion de rapport
de forces est encore d'actualité et continue
de jouer [...]. Nous ne sommes pas à la fin
de l'histoire et l'usage de la force militaire comme
moyen d'action diplomatique a encore de beaux jours
devant lui3. ” Gageons que de nouveaux clivages
succéderont aux anciens. Si la menace ne vient
plus de l'Est, elle viendra du Sud. Si elle ne s'exprime
plus par la. foi communiste, elle se manifestera par
la foi islamique. Si elle ne prend plus la forme d'une
tentative d'invasion militaire massive et brutale,
elle se traduira par une invasion civile, par le terrorisme
ou la guérilla urbaine, rendus possibles par
l'immigration massive des années soixante-dix
et quatre-vingt.
Certains, en lisant ces lignes, croiront
y discerner la marque de l'excès. On ne peut
cependant nier que l'histoire de l'humanité
est faite aussi de grandes poussées vitales.
Aujourd'hui, c'est l'islam qui constitue l'une des
principales forces de mouvement et de conquête
de cette fin de siècle. Une force qui, pour
n'être pas économique, n'en dispose pas
moins de deux atouts majeurs: une foi guerrière
et un immense réservoir humain. N'oublions
pas que, si l'Europe chrétienne a envoyé
ses croisés à la conquête de Jérusalem,
rien dans l'Évangile ne l'invitait explicitement
à se lancer dans cette entreprise. Le Coran,
pour sa part, est clair: il pousse à la guerre
sainte! Et pour ceux qui ne connaissent pas l'état
d'esprit qui règne dans certains milieux islamiques,
voici ce que déclarait Fouad Saleh devant la
justice française: “ Ce qui m'intéresse,
ce sont les crimes commis par l'Occident pour lesquels
vous serez sanctionnés sans pitié jusqu'à
l'extermination du dernier Blanc de la planète:
judéochrétien, gréco-romain,
blanc et occidental. [...} Ce jourlà [...}
ce sera l'islam qui dominera la France '. ”
Ajoutons que M. Saleh, par ailleurs Tunisien de nationalité
française, ne s'en tient pas aux menaces: il
fut l'un des responsables des attentats terroristes
commis à Paris en septembre 1986.
La décision est
au Sud
Aussi convient-il d'être
plus attentif aux nécessités de la puissance
militaire et aux conditions géopolitiques de
son déploiement.
Face à l'Union soviétique,
l'Europe de l'Ouest devrait se doter des instruments
d'une véritable défense européenne
autonome. Sans doute n'y aurait-il pas lieu, en l'état
actuel des choses, de procéder à un
déploiement agressif en direction de l'Est.
Cepen-dant, l'Europe, dont la capacité militaire
est dérisoire au regard de celle des deux grands,
se doit de rester en dehors des accords de désarmement
qu'ils peuvent signer et de compenser par des forces
européennes nouvelles le départ éventuel
des forces américaines.
A cette défense continentale,
il faut adjoindre une puissante force d'intervention
extérieure capable de mener outre-mer, et principalement
en Méditerranée, des actions militaires
au bénéfice des intérêts
de la France et de l'Europe.
N'oublions pas ces propos lumineux
de Jordis von Lohausen, le maître de la géopolitique
moderne: “ La décision est au sud. Toute
la puissance du globe est concentrée dans l'hémisphère
Nord, mais, pour neutraliser son adversaire, c'est
au sud qu'il faut frapper. Le plus sûr moyen
d'atteindre la Chine est de toucher à la Birmanie
ou au Viêt-nam. Le point névralgique
de la Russie est en Iran et en Turquie, celui des
États-Unis est dans le golfe du Mexique et
celui de l'Europe est en Afrique, et il est commandé
autant par la Méditerranée que par le
cap de Bonne-Espérance5”
Nous avons déjà indiqué
qu'il convenait de considérer l'Afrique du
Sud comme un allié objectif. Et, plutôt
que de l'accabler, mieux vaudrait l'aider à
surmonter, dans le respect de la dignité des
hommes, les difficultés qui résultent
pour elle de l'existence sur son sol de communautés
ethniques radicalement différentes.
Quant à la Méditerranée,
son rôle géopolitique ne va cesser de
croître, en raison même du déplacement
des menaces de l'Est vers le Sud. La France et l'Europe
devraient donc y développer une politique de
puissance s'appuyant principalement sur une importante
flotte de guerre.
Cette politique méditerranéenne
et africaine est à concevoir a priori dans
un esprit de coopération visant à créer
dans cette partie du monde un réseau d'alliances
fondé sur l'intérêt commun: la
France aide les pays africains à se développer
et ceux-ci, en contrepartie, renoncent à toute
émigration vers l'Europe et s'engagent à
réinsérer chez eux leurs ressortissants
à leur retour de France.
Pour le Smic, en avant !
Ainsi notre nation pourrait-elle, grâce à
la puissance, résoudre les problèmes
lancinants qui menacent sa survie. Encore faudrait-il
qu'elle y soit psychologiquement prête, car
la puissance possède aussi une dimension culturelle:
on ne peut être fort si l'on doute de soi-même
et si l'on ignore qui l'on est.
On mesure alors toute la nocivité
des entreprises de culpabilisation dont la France
et l'Europe ont fait l'objet à propos de la
période coloniale et de la Seconde Guerre mondiale.
Comme le souligne Jules Monnerot, “ tout se
passe comme si avec ce phénomène on
avait affaire à une historicisation du péché
originel, mis au goût ou plutôt au dégoût
du jour. Cette réactivation et cette laïcisation
discrète d'une notion religieuse ont été
dirigées, déviées et exploitées
”.
Il importe, aujourd'hui, que nous
nous libérions de ce complexe de culpabilité
qui, nous l'avons démontré, n'est nullement
justifié. Soyons donc fiers de notre histoire
et de nos ancêtres, et, plutôt que de
nous couvrir la tête de cendres en exhumant
sans cesse la période sombre de la dernière
guerre, revivons dans notre mémoire les périodes
fastes et glorieuses de notre peuple.
C'est d'ailleurs ainsi que nous pourrons
retrouver la pleine conscience de notre identité,
fondement indispensable de notre puissance. Que peut
en effet valoir une armée si elle ne sait pas
pour quel idéal se battre, ou si on lui demande
de mourir pour la France de SOS-Racisme, celle “
du libre contrat et des droits respectés ”?
Sensible à cette évidence, le dessinateur
Sempé avait bien compris qu'on ne peut se sacrifier
que pour des valeurs essentielles. Dans un de ces
dessins dont il a le secret, il montrait une armée
prête à la bataille, haranguée
par son chef qui lui disait: “ Pour la retraite
à soixante ans, pour les allocations chômage,
pour le Smic, pour le RMI, soldats, la victoire ou
la mort, en avant! ”
On ne meurt pas pour un système
de Sécurité sociale, pas plus que pour
un système juridique désincarné,
fût-il fondé sur les droits de l'homme.
On ne peut mourir que pour des réalités
tangibles et sacrées: la liberté des
siens et de son peuple, son sol, le droit de rester
soi-même. Bref, on ne peut se battre et mourir
que pour sa patrie. Identité et puissance sont
liées.
Le moteur de l'histoire
La puissance est ainsi une donnée naturelle
de la vie. Elle est pour les peuples le moteur de
l'histoire et le fondement des civilisations, car
c'est la volonté de puissance qui pousse les
peuples à se dépasser, et il n'est pas
de grandes civilisations sans volonté permanente
de dépassement.
Les peuples et les nations sont comme
les êtres vivants: en expansion ou en régression.
Un être animé ne peut pas rester, comme
les minéraux, dans un état stationnaire.
Une plante germe, se développe, s'étiole
et pourrit. Un être humain grandit, s'épanouit,
vieillit et meurt. Sans doute les civilisations ne
connaissent-elles pas ce cycle prédéterminé
de naissance et de mort, mais elles sont en croissance
ou en déclin. Et ceux qui pensent que notre
nation doit avoir pour ambition de rester dans “
le peloton de tête des puissances moyennes ”
n'ont pas compris cette vérité essentielle:
si l'on ne cherche pas à se dépasser,
on régresse. Vouloir maintenir notre pays à
son niveau actuel, c'est le condamner à passer
rapidement dans le peloton de tête des pays
sous-développés. Refuser le déclin,
c'est vouloir l'expansion et donc la puissance.
Tel doit être aujourd'hui l'objectif
de la France et, avec elle, celui de l'Europe, car,
comme l'écrit Denis de Rougemont, “ ce
foyer fatalement s'éteindra si la puissance
doit lui être interdite, car la puissance est
mère des utopies exaltées, de la confiance
en soi, du gaspillage des forces et aussi du sens
de la mesure, toutes choses sans lesquelles on ne
crée rien de grand6 ”.
Cessons donc d'annoncer partout dans
le monde que nous n'avons plus aucun dessein d'expansion.
Refaisons de l'Europe un grand pôle de puissance
et, pourquoi pas? le premier du monde. Aujourd'hui,
l'Europe des Douze est déjà plus puissante
économiquement et démographiquement
que l'URSS, sa population est plus nombreuse que celle
des États-Unis et son PNB équivalant
au leur. Elle est déjà, potentiellement,
la première puissance mondiale. Sa faiblesse
n'est donc inscrite que dans la tête de ses
dirigeants.
La grande Europe
Les événements qui se produisent actuellement
à l'Est ouvrent de nouvelles perspectives.
Si l'Europe n'est plus divisée en deux camps,
elle devient incontestablement le plus grand pôle
de puissance du monde.
Encore conviendrait-il qu'elle s'organise,
mais en évitant de recourir aux mécanismes
institutionnels dont la CEE démontre qu'ils
sont souvent stériles. Le plus important relève
du domaine géopolitique: les rassemblements
durables se réalisent autour de noyaux solides
et non par agrégation d'éléments
isolés.
Le couple France-Allemagne constituait
jusqu'alors le noyau de l'Europe de l'Ouest. Que deviendra-t-il
si l'Europe s'ouvre aux anciens satellites de Moscou?
L'Allemagne tendra à sa réunification,
et il ne serait ni réaliste, ni juste, ni souhaitable
de vouloir l'en empêcher. Pour autant, une Allemagne
unie ne peut prétendre être à
elle seule le fédérateur de l'Europe.
La France ne l'accepterait pas ni la plupart des autres
nations. Il convient donc de maintenir le couple franco-allemand,
à condition toutefois de consolider notre pays
si notre partenaire doit devenir plus fort. La France
devrait, dans cette perspective, prendre l'initiative
de tisser des liens privilégiés avec
la Belgique, l'Italie et l'Espagne afin de renforcer
sa propre puissance.
Sur ces deux pôles, nécessairement
solidaires, pourrait alors se restructurer la grande
Europe. Forte de ses cinq cents millions d'hommes,
de sa capacité économique et de sa civilisation
multimillénaire, celle-ci ferait alors sa rentrée
dans l'histoire.
La volonté de
puissance
Les médiocres jugeront
ces propos outranciers ou irréalistes. Pourtant,
l'histoire n'est écrite nulle part et le champ
des possibilités est immense, beaucoup plus
ouvert en tout cas que ne nous le disent les frileux
de l'établissement et leurs prétendus
experts.
Nous sommes les héritiers d'une
civilisation de conquête, qui eut, tout au long
de l'histoire, le génie de refuser la superstition
et l'obscurantisme. Les peuples européens ont
su faire reculer les limites du possible comme ils
ont repoussé les frontières du monde
connu. Ranimons alors la flamme de nos ancêtres
et renouons avec l'esprit prométhéen
de notre culture. Notre avenir est dans notre volonté
de puissance.
1. Julien Freund, Politique et Impolitique, Sirey,
1987.
2. Le Point, 18 décembre 1989.
3. Le Quotidien de Paris, 27 décembre
1989.
4. Le Point, 30 octobre 1989.
5. Jordis von Lohausen, les Empires
et la Puissance, Livre Club du Labyrinthe, 1988.
6. Denis de Rougemont, “ l'Europe
et la culture ”, dans Revue de Paris, novembre
1950.