Les institutions de la République
sont fatiguées. Elles ne garantissent plus
pleinement le respect des libertés démocratiques.
Prisonnières d'une oligarchie
sans scrupules, elles laissent le pouvoir leur échapper
et ne s'opposent plus à la montée d'une
forme sournoise et insidieuse de totalitarisme.
Le peuple souverain perd de ses droits
et la démocratie de sa vigueur. Pour provocant
qu'il paraisse, ce constat n'en est pas moins vérifié
au quotidien. Qu'on en juge!
Le paradoxe du consensus
Certes, la Constitution prévoit l'organisation
d'élections, et celles-ci sont fréquentes
dans notre pays. Mais il en existe aussi en Union
soviétique depuis longtemps, ainsi que dans
la plupart des pays totalitaires. La différence
entre les régimes démocratiques et les
systèmes autoritaires ne se mesure pas seulement
au regard des textes constitutionnels, mais également
à la manière dont les institutions fonctionnent
concrètement. Et c'est justement là
que le bât blesse en France de nos jours.
Des élections, c'est bien!
Mais la vraie question est de savoir comment le peuple
peut s'exprimer au travers de ces consultations. Si
seuls les représentants du pouvoir ont la possibilité
de se porter candidats, la démocratie est évidemment
vidée de sa substance. Et si les modes de scrutin
sont tels que certains candidats sont assurés
d'être battus quelle que soit l'importance de
leur représentation dans le pays, la démocratie
est-elle réellement respectée?
Méfions-nous de certains mots
qui servent parfois de paravent à des pratiques
politiciennes. Ainsi, beaucoup d'observateurs se réjouissent
du “ consensus ” qui, semble-t-il, prévaudrait
dans l'opinion et dans la classe politique sur la
plupart des grands sujets de société.
Tous, de la gauche à la droite institutionnelle,
seraient d'accord sur l'essentiel, et chacun de se
réjouir d'une évolution aussi bénéfique
qui, nous dit-on, ne peut que renforcer nos institutions.
Mais s'est-on seulement avisé
que l'unanimité des opinions n'est pas naturelle
dans notre pays? En dehors de périodes exceptionnelles
où la nation est en péril, la démocratie
implique au contraire le débat et la confrontation
des idées. Si le consensus existe, c'est dans
les pays totalitaires, tout simplement parce que les
opposants sont exclus et qu'ils n'ont pas la parole.
Comme le dit Michel Winock, “ seul l'État
totalitaire prétend à la disparition
des luttes intestines, des rivalités entre
les groupes et les hommes, en construisant la société
fermée, monolithique et policière1”.
En France, lorsqu'on évoque
le consensus, on ne prend en compte que les opinions
convergentes des partis de la classe politique. En
réalité, ce consensus n'existe que si
l'on exclut du débat ceux qui ne partagent
pas les options de l'établissement. Pratique
inquiétante pour un système politique
démocratique de plus en plus sujet aux dérives
totalitaires.
Déni de démocratie
En juin 1988, les élections législatives
donnent au Front national un score de 10 p. 100 équivalant
à celui du parti communiste. Résultat:
le mouvement national obtient un siège, alors
que le PC retourne à l'Assemblée fort
de vingt-cinq députés. Ajoutons que
le seul mandat obtenu par le Front national aura nécessité
2 400 000 voix, alors qu'il suffisait de 32 000 voix
pour faire élire un député socialiste!
Les élections européennes, qui eurent
lieu un an plus tard, en juin 1989, permettent a posteriori
de mesurer la légitimité de l'assemblée
élue en 1988. Rapportée au nombre des
électeurs inscrits pour tenir compte de l'abstention
massive, la Chambre des députés dans
sa formation actuelle ne représente qu'à
peine 35 p. 100 des Français. Ce n'est donc
plus réellement le peuple qui s'exprime à
l'Assemblée, mais une partie de la population
politiquement sélectionnée. Il en résulte
une inégalité fondamentale entre les
citoyens: certains sont représentés
au Parlement, d'autres sont privés de ce droit.
Ce déni de démocratie
n'est cependant pas le fruit du hasard: il a été
voulu par la classe politicienne. Car, si le Front
national et maintenant les écologistes sont
privés de la représentation parlementaire
à laquelle ils ont légitimement droit,
c'est en raison du rétablissement du scrutin
majoritaire par circonscription voté en toute
hâte par le RPR et l'UDF dès juillet
1986. Cette procédure inique d'élection
vise à écarter les formations politiques
naissantes. Même si elle ne peut pas enrayer
la montée d'un grand courant populaire, elle
permet néanmoins aux partis institutionnels
de freiner leur chute et de conserver leur monopole
malgré la volonté du peuple. Quoi de
plus contraire à l'esprit de la démocratie
qu'un tel mode de scrutin?
Certes, pour le justifier, on explique
qu'il assure au gouvernement un soutien parlementaire
de plus de la moitié des sièges: il
est, selon l'expression de Michel Debré, “
non pas juste, mais efficace ”. Or les événements
ont montré qu'il n'en est rien: aucune formation,
aucune coalition n'a disposé de la majorité
absolue au lendemain de l'élection législative
de 1988. Les modes de scrutin ne sont pas sacrés.
Le général de Gaulle avait instauré
le système par circonscription pour mettre
fin au régime des partis. Trente ans plus tard,
c'est à cause de ce même mode d'élection
des députés que les partis conservent
leurs privilèges. Comprenons-nous bien: au
regard de la démocratie, il est essentiel que
le système électoral assure une juste
représentation des principales forces politiques
issues du peuple. C'était le cas jusqu'à
la fin des années soixante-dix. Aujourd'hui,
ce principe fondateur d'un régime démocratique
n'est plus respecté.
Le bricolage des institutions
D'autres règles encore sont faussées.
Ainsi, lorsque le financement des partis politiques
a été institué en 1988, les hiérarques
de l'établissement ont fait en sorte que les
formations politiques étrangères au
sérail ne puissent bénéficier
de cette manne financière. Un an plus tard,
lorsque les socialistes ont modifié la loi,
ils ont pris des dispositions qui sauvent les apparences
mais qui, à court terme, ne changent rien.
Là encore, on constate une grave inégalité
entre les citoyens français: lorsqu'un électeur
du PS, du RPR ou de l'UDF paie ses impôts, une
partie des sommes qu'il a versées est attribuée
au mouvement pour lequel il vote. Lorsqu'un électeur
du mouvement national envoie son chèque au
percepteur, il subventionne les partis qu'il combat
!
Mais les inégalités
ne s'arrêtent pas là. Pendant les campagnes
électorales, les temps de parole officiels
dans les médias sont répartis au prorata
du nombre de sièges parlementaires: les mouvements
déjà injustement privés d'une
représentation équitable doivent en
outre se contenter d'un temps de parole dérisoire
pendant que les partis institutionnels s'attribuent
la part du lion. De même, l'accès aux
grands médias est l'apanage de l'établissement.
Ces injustices sont certes d'importance
inégale, mais toutes obéissent à
la même logique. Des forces populaires émergent
en dehors des partis classiques, tandis que ces derniers
utilisent tous les moyens pour les rejeter hors des
institutions. En agissant ainsi, ils se livrent à
une manipulation de la démocratie et en bafouent
les principes.
Les programmes au pilon
Et que dire de la désinvolture avec laquelle
les hommes au pouvoir traitent les Français?
Ainsi, actuellement, les partis de
l'établissement se gardent de débattre
des grandes questions au cours des campagnes électorales.
A titre d'exemple, n'est-ce pas M. Barre qui s'exclamait
lors des élections présidentielles de
1988: “ L'immigration est un problème
trop grave pour être évoqué en
campagne électorale ”? Ce propos a fait
école puisque jamais les Français n'ont
eu à se prononcer démocratiquement sur
la politique à suivre dans ce domaine. La classe
politique a décidé, d'une manière
autoritaire, sans qu'aucune consultation populaire
n'ait eu lieu sur ce thème, d'engager l'avenir
de notre nation sur une politique d' intégration
”.
Pour écarter tout débat,
les partis politiques ne présentent désormais
plus de programme, et personne ne semble s'en offusquer.
“ Les projets ne sont jamais appliqués
et les promesses électorales jamais tenues,
alors, à quoi bon ? ” nous explique-t-on
avec cynisme. A la place, on présente des documents
vagues selon la technique de la Lettre à tous
les Français de M. Mitterrand. Sorte de dissertation
littéraire, celle-ci permet au candidat de
passer en revue les principaux problèmes, de
les évaluer, puis d'envisager des solutions
tout en soupesant les propositions contraires et finalement
de ne pas trancher tout en émettant des voeux,
immédiatement tempérés par l'énumération
des obstacles qui rendraient leur réalisation
vraisemblablement impossible. De cette façon,
le candidat, en ne s'engageant pas, fournit à
ses partisans des motifs d'espoir et à ses
opposants des raisons de se rassurer. Mais au fond
le peuple est bafoué et manipulé.
Certains d'ailleurs n'ont pas autant
d'habileté: ainsi MM. Soisson ou Rausch qui
se font élire à droite pour rejoindre
la gauche au lendemain du vote, ou M. Barre qui se
manifeste avant les élections présidentielles
par une opposition intransigeante à la cohabitation
avec les socialistes et qui, au lendemain des législatives,
ignorant les 16 p. 100 d'électeurs qui lui
ont fait confiance, se déclare partisan de
la collaboration avec M. Mitterrand. Mépris
pour les électeurs! Mépris pour le peuple!
Mépris également, cette
façon de refuser de prendre en compte les aspirations
majoritaires des Français. Faut-il le rappeler?
plus de 50 p. 100 des citoyens sont favorables au
principe de la préférence nationale,
une majorité de nos compatriotes souhaite également
le rétablissement de la peine de mort. Tous
les sondages le montrent! Mais alors pourquoi le Parlement
n'a-t-iljamais été saisi de projets
allant dans ce sens? Pourquoi l'établissement
politicien, malgré son accord de principe,
ne met-il pas en oeuvre la révision constitutionnelle
qui s'impose pour instaurer en France le référendum
d'initiative populaire? Cette procédure permettrait
au peuple français, par simple pétition,
de provoquer un vote sur un sujet de son choix! S'il
se révèle difficile pour les partis
institutionnels de repousser publiquement une telle
mesure, il leur paraît tout aussi déraisonnable
de mettre en chantier une réforme qui, en restituant
au peuple l'intégralité de sa souveraineté,
ferait, consécutivement, perdre son pouvoir
à l'oligarchie.
A quoi bon voter ?
Ce refus du vrai débat est, à n'en pas
douter, la véritable explication de l'abstentionnisme
croissant des Français. A quoi bon voter si
le suffrage qu'on a exprimé est stérilisé
? Pourquoi se rendre aux urnes si le bulletin qu'on
y dépose est délibérément
détourné de son objet, comme ce fut
le cas des voix qui se sont portées sur Barre,
Soisson, Rausch et d'autres? Pour quelle raison participer
aux élections si les véritables préoccupations
d'une majorité d'électeurs ne sont jamais
prises en compte par les élus ? A quoi bon
voter si son bulletin devient un blanc-seing donné
à l'établissement pour le maintien du
statu quo?
Aujourd'hui, les élections
ne permettent plus au peuple de décider et,
si l'abstention se développe en réaction,
elle ne fait que traduire une indifférence
comparable dans sa nature à celle des électeurs
des pays totalitaires lorsqu'ils doivent voter pour
un candidat unique.
“ Le gouvernement du peuple,
par le peuple, pour le peuple ” devient peu
à peu une formule creuse. Elle demeure certes
le fondement doctrinal de nos institutions mais relève
maintenant davantage de l'histoire que de la pratique
constitutionnelle: aujourd'hui, les avertissements
lancés au début du siècle par
le politologue Roberto Michels3 sur la dérive
oligarchique inhérente à la démocratie
prennent toute leur valeur. Le gouvernement du pays
tend à devenir celui de l'oligarchie, par l'oligarchie,
pour l'oligarchie.
Le Parlement domestiqué
Le système parlementaire,
outre qu'il n'assure plus une véritable représentation
populaire, est largement dessaisi de ses prérogatives.
La Constitution de 1958 énumère,
on le sait, de façon limitative les compétences
de l'Assemblée nationale, la prolifération
juridique étant l'apanage du domaine réglementaire.
C'est ainsi que le pouvoir exécutif prend chaque
année entre mille et mille trois cents décrets,
sans compter une pléthore d'arrêtés
ministériels et de circulaires d'application;
or ces textes, il faut le noter, ont souvent une incidence
plus grande sur la vie de notre pays que les lois
elles-mêmes.
Prenons un exemple: le Parlement vote
le budget de l'État, mais n'a aucun contrôle
sur le budget social de la nation dont le montant
est beaucoup plus élevé et qui, lui,
relève de décisions réglementaires.
A l'automne 1988, le gouvernement Rocard décide
d'instaurer l'impôt de solidarité sur
la fortune et présente son projet à
grand fracas médiatique devant les députés.
Cet impôt touche à peine cent mille contribuables
et rapporte moins de cinq milliards de francs. Dans
le même temps, par simple décision réglementaire,
il relève de 1 p. 100 les cotisations vieillesse.
Sans contrôle parlementaire, le gouvernement
adopte ainsi une mesure qui lui rapporte douze milliards
de francs et touche l'ensemble des citoyens.
En outre, l'Assemblée nationale
n'a plus l'initiative des lois et fonctionne en réalité
comme une chambre d'enregistrement des décisions
gouvernementales: son pouvoir d'amendement est limité
puisque ne sont acceptés que les textes modificatifs
préalablement négociés avec les
cabinets ministériels. Le pouvoir exécutif
dispose par le vote bloqué et la procédure
de la question de confiance d'un arsenal complet lui
permettant d'imposer sa volonté aux députés.
Beaucoup plus grave encore, le Parlement
français est désormais privé
de nombreuses compétences au profit des institutions
européennes. Les règlements bruxellois
court-circuitent l'Assemblée et le Sénat
et s'appliquent directement en droit interne où
ils priment la loi nationale. Or ces textes établis
à l'échelon européen ne sont
pas le fruit d'une décision démocratique:
ils sont adoptés par le Conseil des ministres
sur proposition de la Commission. Le Parlement européen
présenté comme la caution démocratique
de la Communauté donne quant à lui de
simples avis, sauf en ce qui concerne le budget qu'il
est autorisé à voter.
Quand on sait que les traités
communautaires et l'Acte unique confèrent aux
institutions européennes les compétences
les plus étendues pour tout ce qui touche à
la réalisation du Marché unique, on
mesure l'importance des transferts de compétence
réalisés à cette occasion au
détriment du Parlement français. Lorsque
celui-ci vote chaque année entre soixante et
cent vingt lois, la Communauté européenne
émet près de huit mille textes, règlements,
directives ou décisions.
Résultat: à mesure
que l'édifice bruxellois se construit, les
parlements nationaux et avec eux les citoyens des
pays d'Europe sont progressivement dépossédés
de leurs attributions souveraines au profit d'instances
exécutives ou technocratiques qui sont à
la fois juge et partie.
La France, propriété privée
Le peuple n'est plus représenté
équitablement au Parlement et le Parlement
est dessaisi par l'exécutif. L'exécutif,
à son tour, n'est-il pas dessaisi par l'administration,
et les décisions qu'il prend présentent-elles
encore un caractère politique?
Qui rédige en effet les projets
de loi, les décrets et les arrêtés,
sinon les fonctionnaires placés sous le contrôle
impérial des cabinets ministériels?
Les conseillers des ministres sont aujourd'hui les
principaux responsables des milliers de décisions
prises chaque année par le gouvernement. Dès
lors, ne sont-ils pas devenus, au bénéfice
de l'administration, les vrais détenteurs du
pouvoir? Depuis dix ans, leurs effectifs ne cessent
de croître. Autour du ministre, conseillers
techniques et chargés de mission prolifèrent,
mais chacun d'entre eux, au lieu d'aider le ministre
à réaliser un projet politique, se fait
le porte-parole, voire l'avocat, de la direction qu'il
coiffe selon l'organigramme. C'est ainsi qu'un groupe
de jeunes députés conviés à
la table d'un ministre du Budget eut la stupeur d'entendre
le conseiller de son cabinet “ représentant
” la direction des impôts rappeler son
ministre à l'ordre: “ Inutile d'envisager
cette mesure, la DGI y a toujours été
hostile. ” Glissement inquiétant du pouvoir
qui, progressivement, quitte les institutions pour
se concentrer dans les mains d'une caste sans responsabilité
politique et coupée du peuple!
Celle-ci étend d'ailleurs ses
tentacules au-delà de l'administration. Par
le biais des grandes écoles et des grands corps,
les mêmes personnalités se retrouvent
aussi bien directeur d'administration centrale que
ministre, président d'une entreprise nationale
ou patron d'une chaîne de télévision.
Notons que les connexions s'étendent à
toutes les institutions détentrices d'une forme
de pouvoir dans notre pays. Les syndicats eux-mêmes
n'y échappent pas. La FNSEA, la toute-puissante
centrale syndicale agricole, a vu en 1986 son président
d'alors, M. Guil-laume, devenir ministre de l'Agriculture.
De même, M. Chérèque, ancien secrétaire
général adjoint de la CFDT, a été
promu préfet. Quant à M. Henry, ancien
patron de la FEN, il a été, lui aussi,
nommé ministre en 1981, signe de la profonde
imbrication de cet empire syndical avec le parti socialiste.
En même temps que le pouvoir
se retire des institutions où il doit légitimement
s'exercer, ces dernières perdent le sens de
leur mission première. Devenus d'authentiques
féodalités, syndicats, partis, administrations
ne travaillent plus pour leurs mandants mais pour
consolider leur pouvoir et augmenter les privilèges
conférés à leurs membres. Complices
dans cette dérive pernicieuse, ils s'épaulent
l'un l'autre, comme l'a démontré récemment
Pierre Bourdieu4 dans un livre où il analyse
les différentes généalogies de
technocrates qui confisquent à leur profit
les rouages démocratiques. Les partis institutionnels
n'ont plus de militants? Ils perdent des électeurs?
Peu importe: si les cotisations de leurs membres ne
suffisent plus à leur fonctionnement, l'argent
nécessaire viendra de l'État, des communes,
des entreprises, c'est-à-dire des contribuables
ou des consommateurs, par des moyens officiels ou
détournés, et le “ déficit
” d'électeurs sera compensé par
des règles électorales favorables. Les
syndicats dits représentatifs n'ont plus assez
d'adhérents? Peu importe, les cotisations seront
remplacées par des subventions de l'État
et des collectivités territoriales, et leur
pouvoir sera préservé par le maintien
du monopole aux élections professionnelles
et le dialogue institutionnel avec les pouvoirs publics.
Ainsi se constitue une authentique
oligarchie qui concentre entre ses mains la quintessence
du pouvoir en France, l'exerce par d'autres canaux
que ceux prévus par la Constitution et l'utilise
avant tout pour sa propre survie. Elle a confisqué
la démocratie, la France est devenue sa propriété.
La République
bananière
Malgré le silence des
médias, de nombreux murmures s'élèvent
dans notre pays. Des livres aux titres évocateurs
fleurissent: l'État hors la loi, la République
bananière. Car, de ce pouvoir exorbitant, l'établissement
use et abuse au-delà même de ce qu'autorisent
la loi et la morale.
Sophie Coignard et Jean-François
Lacan, pourtant peu suspects de nourrir des préventions
à l'encontre du pouvoir - le second est chef
du service communication du journal le Monde -, constatent:
“ En marge des grands scandales qui égrènent
sporadiquement la chronique politico-médiatique,
c'est le fonctionnement quotidien de la démocratie
française qui est vicié. Chaque jour,
l'État supposé impartial couvre le financement
occulte du parti au pouvoir. Chaque jour, les collectivités
locales [...] passent des marchés lucratifs.
Chaque jour ou presque, d'anciens hauts fonctionnaires
cooptés par l'entreprise jouent de leur double
casquette. Et il ne se passe pas une année
sans que les grands de ce pays fassent oeuvre d'un
népotisme digne du tiers monde. Dans tous les
cas, une loi existe pour réglementer, interdire,
punir de telles pratiques. Mais la voit-on jamais
appliquée5? ”
L'établissement s'arroge en
effet des privilèges exorbitants. Ceux qui,
ministres ou hauts fonctionnaires, pourfendent la
fraude fiscale dans leurs discours ou dans les instructions
qu'ils donnent à leurs services s'attribuent
généreusement des primes considérables
quasi clandestines, souvent versées en liquide
et exemptes de prélèvement fiscal.
Le homard du prince
Rares sont ceux qui n'utilisent pas
les avantages de leur fonction. Ainsi apprend-on,
dans la République bananière, que de
nombreux membres de l'établissement se font
habiller gratuitement par les grands couturiers parisiens.
François Léotard, ministre de la Culture,
obtiendra que soit mis gracieusement à sa disposition
un appartement de deux cents mètres carrés
par le ministère des PTT qui financera les
400 000 francs de travaux nécessaires à
son aménagement. Charles Hernu, alors ministre
de la Défense, mobilisera les hélicoptères
de l'armée pour assurer la livraison des caisses
de champagne qui doivent le suivre dans ses moindres
déplacements. Édouard Balladur, ministre
d'État du gouvernement Chirac, exigera de s'installer
au palais du Louvre dans des bureaux déjà
rendus inutilisables par les travaux du Grand Louvre.
Il dépensera plusieurs millions de francs pour
leur remise en état et engagera l'année
suivante de nouvelles dépenses pour changer
les tapis et améliorer le mobilier. En 1988,
Pierre Bérégovoy, redevenu ministre
des Finances, s'installe à Bercy, et les bureaux
occupés par son prédécesseur,
pourtant reconstruits et rénovés à
grands frais, sont à frouveau transformés,
comme prévu initialement, pour être intégrés
au musée du Grand Louvre. L'établissement
boit, les Français trinquent...
Il est vrai que ces féodaux
ont le modèle du monarque sous leurs yeux.
“ M. Mitterrand souhaite-t-il déguster
un homard au cidre? Un hélicoptère Super-Puma
le transporte au débotté E...]. A-t-il
soudain envie d'une escapade à Venise? On avance
le Conseil des ministres du mercredi au lundi pour
obéir à son bon plaisir6. ”
Moeurs dédaigneuses à
l'image de ces convois de voitures officielles, motards
grondants et sirènes hurlantes, qui violent
allègrement les limitations de vitesse, roulent
au milieu de la chaussée, poussant les voitures
des Français sur les bas-côtés,
ne s'arrêtant même pas en cas d'accrochage!
Les princes affichent leur superbe, le bon peuple
doit s'incliner!
Une affaire de famille
Pour compléter le tableau,
précisons que la manne des privilèges
est généreuse et qu'elle s'étend
sur les familles et couvre les amis de ses bienfaits.
Le népotisme est prospère dans l'établissement,
et M. Mitterrand donne une fois encore l'exemple.
Un de ses fils, Jean-Christophe, est conseiller à
l'Élysée pour les Affaires africaines,
l'autre est député de la Gironde; sa
sour, Geneviève Delachenal, est membre du Conseil
économique et social, son beau-frère
Roger Gouze a été conseiller à
la direction des Affaires culturelles au Quai d'Orsay.
Et ainsi courent les nominations au
sein de l'oligarchie: Michel François-Poncet,
parrain de la fille de Jacques Chirac, devient président
de Paribas, Bernard Attali, frère du conseiller
spécial du président de la République,
est président d'Air France. Quant aux mandats
électoraux, tout est mis en oeuvre pour qu'ils
restent dans la famille. Si l'on est atteint par la
règle du cumul, qu'à cela ne tienne,
on transmet le siège à son conjoint.
Ainsi, Patrick Balkany “ abandonne ” son
poste de conseiller général à
sa femme, tout comme Péricard, Fourcade et
d'Ornano. La République devient une affaire
conjugale. Il est vrai qu'elle était déjà
une affaire d'héritage. Dominique Baudis n'a-t-il
pas hérité de son père la ville
de Toulouse? Tout comme Bosson celle d'Annecy, Méhaignerie
celle de Vitré, Médecin celle de Nice?
Ces pratiques ne sont évidemment
pas sans effet sur la marche des affaires publiques.
Sophie Coignard et Jean-François Lacan racontent
qu'en 1986 M. Chirac, alors Premier ministre, autorise
UTA à concurrencer Air France sur la ligne
Paris-San Francisco. La décision est heureuse,
le trafic global des deux compagnies françaises
augmente de 33 p. 100. Un an plus tard, UTA sollicite
une autorisation analogue pour New York. Cette fois,
la réponse est négative. Entre-temps,
M. Friedman, ami personnel de Jacques Chirac, est
devenu président d'Air France. Son intervention
auprès du Premier ministre a été
décisive!
L'intérêt général
s'efface devant les interventions personnelles: pour
satisfaire des intérêts particuliers,
le recours au règlement, voire à la
loi, devient monnaie courante, quitte à réviser
ensuite ces lois, ces règlements si le contexte
change! Le mode de scrutin est-il pénalisant
pour les partis au pouvoir? Il sera modifié
en conséquence pour tenter de les avantager.
Les socialistes sontils minoritaires dans les institutions
politiques de la région Ile-de-France? On évoquera
alors la création de nouvelles structures qui
renforceraient la présence de ce mouvement
dans la région. Les noyaux durs mis en place
dans les sociétés privatisées
par M. Balladur sont-ils tenus par des amis du RPR?
Une loi permettra de les casser et des opérations
de Bourse seront lancées pour remplacer les
amis du RPR par des amis du PS. En quelque sorte:
la réponse du berger de l'établissement
à la bergère de l'oligarchie.
A chacun son Vibrachoc
A ce rythme, on transgresse
facilement les règles de la légalité
et de la moralité!
En 1982, Vibrachoc, la petite société
de M. Pelat, connaît de graves difficultés.
Mais, quand on appartient à l'établissement
et que de surcroît on est l'ami personnel de
M. Mitterrand, la situation n'est jamais désespérée.
Et ce n'est sans doute pas un hasard si Alsthom, groupe
nationalisé, rachète alors Vibrachoc
pour un montant inespéré de quarante
millions de francs. Mauvaise affaire pour l'acheteur
car l'entreprise se révèle surévaluée
de trente millions, comme l'indique le bilan d'Alsthom
l'année suivante. Simple erreur de gestion
du groupe national? On peut en douter! D'autant que
c'est le même M. Pelat, quelques années
plus tard, qui se trouvera au centre du scandale Péchiney.
Mais ne nous acharnons pas sur M. Pelat, il est mort
et son cas n'est pas isolé, hélas. Citons
alors Max Théret, proche du parti socialiste
et inculpé de délit d'initié
dans l'affaire Triangle, et M. Nucci, ancien ministre
de la Coopération, compromis dans l'affaire
du Carrefour du développement.
Ces personnages, comme bien d'autres,
se situent à la frontière des affaires
et de la politique. Tous sont membres de l'établissement
et acteurs discrets d'affaires occultes et douteuses
qui affleurent de temps à autre à la
surface de la connaissance publique, mais qui, tels
des icebergs, restent pour l'essentiel cachées
de tous. Pourtant, la liste est déjà
longue: affaire Lucet, affaire des avions renifleurs,
affaire Luchaire, affaire Pathé, affaire des
wagons-lits, affaire des fausses factures de Marseille,
affaire Société générale.
Sans doute ne s'agit-il là que d'une faible
partie des exactions et des détournements qui
se multiplient à mesure que la gangrène
se développe au sein de la nomenklatura française.
Tartuffe au pouvoir
“ Il n'est jamais bon, dans une démocratie,
de voir l'État se déconsidérer,
les citoyens se désintéresser des institutions,
ne plus avoir confiance en elles et mépriser
ceux qui gouvernent ”: l'avertissement que lancent
JeanMarie Pontault et Francis Szpiner7 mérite
qu'on y réfléchisse. Il n'y a en effet
de civisme que si les dirigeants montrent l'exemple:
“ Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent
d'obéir ”, écrivait déjà
Rivarol.
Ce sont peut-être les mêmes
raisons qui expliquent l'indifférence glacée
dans laquelle les Français ont accueilli le
Bicentenaire de la Révolution, conscients qu'ils
étaient d'un décalage trop grand entre
le comportement de l'oligarchie et les valeurs qu'elle
prétendait exalter. Peut-on en effet commémorer
l'abolition des privi-lèges alors que ceux-ci
fleurissent dans la France d'aujourd'hui ? Comment
célébrer la chute des féodalités
alors qu'elles sont plus puissantes que jamais? Comment
d'ailleurs fêter la Révolution qui exalte
le principe de citoyenneté et de nation alors
qu'on s'apprête à donner le droit de
vote aux étrangers et qu'on laisse s'installer
sur le sol national une mosaïque de communautés
étrangères inassimilables?
Nous sommes ici en plein paradoxe.
Plus le discours politique se fait moralisateur avec
une référence permanente aux droits
de l'homme, plus l'établissement politicien
cède à la concussion, au népotisme
et au goût de l'arbitraire. Il multiplie sur
la scène publique les manifestations d'amour
de l'autre, de solidarité, exalte la nécessité
du partage, le refus de l'exclusion et prétend
soumettre ses choix politiques aux exigences de la
morale. Mais, dans le secret de leur cabinet, dans
les restaurants discrets qu'ils fréquentent,
dans les maisons luxueuses où ils se retirent
le week-end, les membres de l'établissement
sont nombreux à se livrer aux pratiques troubles
du trafic d'influence, des passe-droits, des combinaisons
douteuses en marge de la loi.
Comment dans ces conditions accorder
du crédit aux grandes tirades sur les droits
de l'homme de certains “ nomenklaturistes ”?
Au regard de la morale d'État et de la morale
tout court, quelle est la plus grande faute: prononcer,
au cours d'une émission de télévision,
le mot “ détail ” dans une phrase
susceptible d'être mal interprétée
ou mettre dans sa poche l'argent versé par
les contribuables français pour aider les pays
pauvres?
Tartuffe est désormais souverain:
côté rue, la façade étincelle
de bons sentiments, côté cour, elle empeste
les miasmes de la corruption. Et comment ne pas songer,
toute proportion gardée, à la nomenklatura
soviétique qui, du temps de sa splendeur, professait
effrontément une idéologie marxiste
que trahissaient quotidiennement les privilèges
dont elle jouissait sans scrupules?
La liberté à
la tête du client
L'existence d'une nomenklatura
française est bien la preuve qu'une confiscation
du pouvoir s'est opérée au détriment
du peuple, mais elle constitue aussi une remise en
cause sournoise des droits et des libertés
des personnes.
Aujourd'hui, en France, la liberté
d'expression n'est plus pleinement assurée.
Certes, les Français peuvent sans aucune restriction
dire et écrire ce qui va dans le sens de l'idéologie
officielle. S'il s'agit de défendre les thèses
de Harlem Désir ou de soutenir l'action de
M. Mitterrand, ils ne rencontrent aucune difficulté
particulière. Leurs propos ou leurs écrits
seront même largement diffusés. Mais,
dans la pire des dictatures, ne dispose-t-on pas toujours
de la faculté de chanter les louanges du dictateur?
En réalité, la liberté s'apprécie
différemment. Elle se mesure aux facilités
dont on dispose pour exprimer des opinions contraires
à celles des hommes au pouvoir.
En France, les idées officielles
sont celles du cosmopolitisme. La liberté s'évalue
donc aux capacités d'expression dont jouissent
les défenseurs de notre identité. Sous
cet angle, la liberté n'est plus totale ou,
plutôt, certains sont totalement libres, d'autres
le sont beaucoup moins. Les médias jouent spontanément
les étouffoirs et pratiquent l'autocensure.
Mais, plus grave encore, les tribunaux interviennent
sous le couvert des lois prétendument antiracistes
pour réprimer les opinions identitaires, créant
à nouveau dans notre pays une forme sournoise
de délit d'opinion.
Un siècle en
arrière
Il y a plus d'un siècle, la loi du 29 juillet
1881 avait pourtant supprimé tous les délits
de cette nature. La plume et le verbe étaient
libérés, le législateur et le
juge intervenant uniquement pour condamner la diffamation
et pour réprimer la provocation à crime
et délit à condition toutefois que celle-ci
soit directe et ne concerne que le meurtre, le vol
et l'incendie. Sous la III' et la IV' République,
de telles dispositions furent peu appliquées.
Joseph Proudhon ne fut d'ailleurs pas poursuivi lorsqu'il
lança sa fameuse formule: “ La propriété,
c'est le vol. ”
Il faudra attendre le ier juillet
1972 pour que cette loi soit altérée.
A la provocation au meurtre, au vol et à l'incendie,
on ajouta, comme on accroche un wagon à la
queue d'un train, “ la provocation à
la haine ou à la violence ” à
raison de l'origine des personnes concernées
ou, comme dit le texte avec une remarquable lourdeur,
“ à raison de leur appartenance ou de
leur non-appartenance à une ethnie, une nation,
une race ou une religion déterminée
”. En outre, le législateur supprima
toute référence à la notion de
provocation directe.
Avec ces deux modifications, la législation
française a reculé d'un siècle
et a insidieusement rétabli le délit
d'opinion. A la différence des provocations
jusqu'alors punissables qui concernaient des délits
définis par le code pénal, la haine
n'est qu'un sentiment et la violence qu'une attitude.
L'une et l'autre peuvent se traduire par une multitude
de comportements non nécessairement délictueux.
Avec la notion de haine et de violence, le juge entre
dans le domaine du subjectif. D'autant que la provocation
n'a plus besoin d'être directe. Tout est alors
possible!
On peut trouver une provocation indirecte
à la violence dans un texte simplement moqueur
ou ironique. Toute critique de l'immigration peut
ainsi être interprétée comme provoquant
la haine. Dire que “ l'immigration est une forme
d'invasion ” a été condamné
par les tribunaux au motif qu' une telle affirmation
peut susciter la peur et [que] la peur engendre la
haine ”. De proche en proche, tout discours
hostile à l'immigration, voire le simple énoncé
de la proportion d'immigrés dans les prisons
ou du coût qu'ils représentent pour la
Sécurité sociale, est, à la limite,
susceptible de tomber sous le coup d'une condamnation
pénale. Il suffit que le juge décide
qu'un tel propos est de nature à engendrer
la haine ou la violence. C'est si vrai que la simple
publication de photos sur l'immigration peut être
interdite. En mars 1989, aux élections municipales
de Roubaix, un candidat avait publié au dos
de sa profession de foi une photo de fanatiques islamiques
en prière place de la République à
Paris avec cette mention: “ Roubaix demain?
”. Il a été condamné en
première instance et la photo a été
censurée. Phénomène qui rappelle,
à faire frémir, les méthodes
de type stalinien en usage dans les pays totalitaires
où l'on réécrit l'histoire en
occultant les événements ou les hommes
qui ne sont plus dans la ligne officielle. Comme le
dit Georges-Paul Wagner, “ au nom des droits
de l'homme, on peut désormais bafouer la liberté
d'opinion8”.
Garde-malade, française
et catholique
Cette atteinte brutale à
l'une des libertés les plus fondamentales de
notre démocratie ébranle par contrecoup
l'ensemble de nos droits.
Lorsqu'une vieille dame fait passer
dans un journal une annonce indiquant “ recherche
garde-malade, française et catholique seulement
”, elle est traînée devant les
tribunaux et condamnée pour avoir pratiqué
une discrimination religieuse et nationale à
l'embauche, interdite par la loi. Est-ce juste et
conforme au règne du droit? N'y a-t-il pas
là une atteinte odieuse à la liberté
des personnes? Car n'est-ce pas aussi, à y
bien réfléchir, un droit fondamental
que de pouvoir choisir librement ses proches et ceux
avec qui l'on travaille?
Le 21 septembre 1989, à Gennevilliers,
un groupe de cent à cent cinquante jeunes immigrés
a fait, pendant trois heures, le siège de la
mairie, empêchant l'assemblée communale
de siéger. Son objectif? Interdire à
un conseiller municipal de remplir ses obligations
d'élu. Tout fut terminé vers minuit
après plusieurs charges de police. Sur la chaussée
réouverte à la circulation, des pierres
et des débris de toutes sortes témoignaient
de la gravité de l'événement.
La démocratie attaquée dans ses assemblées
par des manifestants de rue d'origine étrangère,
c'est aussi cela la menace qui pèse sur nos
libertés. Mais qui en a entendu parler?
“ Nous ne changeons pas les
règles du jeu. Nous ne faisons qu'éliminer
des fascistes, c'est notre ligne de toujours9 ”
Ces paroles n'ont pas été prononcées
par un juge du tribunal de Nuremberg il y a cinquante
ans, mais par Jean-Pierre Cot, président du
groupe socialiste au Parlement européen, s'en
prenant aux députés nationaux qu'il
voulait déposséder des postes de responsabilité
qui leur avaient été confiés
à la suite d'une procédure consensuelle.
Ce que ne dit pas M. Cot, c'est qu'il entendait atteindre
cet objectif en modifiant le règlement et en
l'appliquant rétroactivement, en violation
totale des principes généraux du droit.
Mais sa démarche est bien révélatrice
des méthodes totalitaires: “ Pas de liberté
pour les ennemis de la liberté ”, s'écriait-on
il y a deux cents ans pour justifier la Terreur.
C'est d'ailleurs ainsi que s'exprime
Mme Catherine Melet-Champrenault, substitut du procureur
de la République à Tours: “ Il
ne peut y avoir de tolérance avec les ennemis
de la tolérance10 ”, affirme-t-elle pour
obtenir une condamnation de trois mois de prison ferme
pour un simple écrit jugé de nature
à provoquer la haine raciale.
On pourrait multiplier à l'infini
ces faits de la vie quotidienne inconnus du grand
public mais qui tous, comme les taches d'une toile
impressionniste, dessinent en fin de compte la fresque
inquiétante d'une offensive d'envergure contre
nos droits et nos libertés.
Bordas, Magnard, Delagrave et les autres
Dans cette évolution délétère,
la jeunesse semble être la première visée:
c'est un signe révélateur. Comme dans
les pays totalitaires, elle fait l'objet à
l'école d'une action d'endoctrinement dont
les parents n'ont souvent pas conscience.
Les manuels scolaires sont évidemment
les principaux vecteurs de cette entreprise subversive.
Et, malheureusement, beaucoup d'ouvrages d'histoire
et d'instruction civique ne respectent pas la nécessaire
neutralité de l'enseignement et distillent
de façon sournoise le message cosmopolite de
l'établissement. L'hymne récurrent en
est le mondialisme et la volonté affichée
est de préparer les enfants à la société
multiculturelle. “ Il faut bien comprendre qu'une
nation, c'est à l'avenir une mosaïque
de communautés”, précise le manuel
d'éducation civique de Delagrave destiné
à la classe de troisième. Ailleurs,
on demandera aux enfants de “ faire raconter
dans la langue d'origine (arabe, berbère, bambara,
etc.) des histoires des pays des enfants étrangers”.
L'école publique, laïque et jacobine se
faisant la propagatrice des langues et dialectes africains!
On croit rêver... Dans un autre ouvrage, en
exergue d'un chapitre, on peut trouver cette citation
de Bernard Stasi: “ L'immigration, une chance
pour la France11 ”• Comme si l'intéressé
n'était pas un homme politique et comme si
ses affirmations n'étaient pas des options
partisanes relevant du débat politicien!
Certains manuels vont d'ailleurs beaucoup
plus loin en prenant parti dans le débat politique.
L'ouvrage d'histoire des éditions Belin (terminales
A, B, C, D, 1989) présente côte à
côte deux photographies. L'une, en noir et blanc,
est accompagnée de cette légende: “
Une conception haineuse de la francité: manifestation
du Front national à Marseille ” ; l'autre
est en couleurs, avec ce commentaire: “ Une
idée plus généreuse de la France:
la nuit de SOS-Racisme, place de la Concorde ”.
Quant au manuel d'histoire-géographie, classe
de troisième, de chez Bordas, il affirme: “
L'émergence d'un courant national en France
constitue en elle-même une atteinte aux droits
de l'homme ” (sic). Prendre de telles positions,
c'est entrer dans le jeu polémique du débat
partisan. Or ces propos sont présentés
aux élèves comme le contenu d'une “
matière ” à apprendre au même
titre que la table de multiplication ou l'orthographe.
C'est donc la neutralité même de l'école
publique qui est remise en cause et c'est l'endoctrinement
politique et idéologique des élèves
qui est ainsi orchestré. Démarche d'autant
plus odieuse qu'elle s'adresse à de jeunes
enfants encore malléables et dont le sens critique
n'est pas développé.
Il y a plus grave, car ces entreprises
ne sont pas le fait des seuls auteurs de manuels.
Les autorités du ministère de l'Éducation
nationale donnent le “ la ”. La revue
TDC, Textes et Documents pour la Classe, éditée
par le très officiel Centre national de documentation
pédagogique, fournit aux enseignants des matériaux
pour nourrir leurs cours. Dans le numéro du
20 septembre 1989, on retrouve les mêmes arguments:
“ Malgré la résurgence des thèmes
xénophobes, la France moderne est une mosaïque
multiculturelle et pluri-ethnique. ” Les académies
autorisent par ailleurs SOS-Racisme à tenir
des conférences dans les établissements
en feignant de considérer cette organisation
comme neutre et désintéressée,
alors qu'elle est le fer de lance d'une idéologie
cosmopolite que les Français rejettent dans
leur majorité. Il y a là une grave atteinte
aux droits des familles et à la liberté
de conscience des enfants.
Le souverain en enfance
Ces tendances totalitaires qui mettent en péril
nos droits et nos libertés résultent
d'une dégénérescence de l'idée
même de démocratie: l'oligarchie refuse
la souveraineté du peuple. Elle juge dangereux
de tirer sa légitimité des citoyens,
car elle n'est plus assurée que ceux-ci la
lui accordent. L'émergence de nouvelles forces
populaires, la montée de l'abstention, l'attitude
de rejet qui s'exprime au travers du mouvement écologiste,
le désintérêt croissant des Français
à l'égard de la chose publique ont une
signification unique: l'établissement et son
idéologie sont de plus en plus coupés
de la population.
L'oligarchie est consciente de cette
situation, mais elle en tire des conséquences
inquiétantes: “ Si le peuple ne nous
soutient plus, c'est qu'il a tort ”, affirme-t-elle,
car, comme le dit le professeur Christiane Pigacé
non sans ironie, “ le peuple français
manque de maturité. Ce souverain en enfance
a besoin d'un régent qui dirige ses pas chancelants
et le conduise à se réformer [...].
Le chef de l'État n'est pas le gardien des
institutions, il est le tuteur du peuple12”.
La dictature des sage
L'établissement s'est donc trouvé confronté
à une difficulté majeure: comment se
maintenir au pouvoir sans être l'expression
de l'opinion majoritaire des Français? Les
régimes autoritaires, quant à eux, ont
résolu depuis longtemps ce problème
en inventant une autre légitimité que
celle tirée du peuple. Chez nous, les penseurs
de l'oligarchie ont engagé la même démarche.
Par un véritable tour de passe-passe idéologique,
ils ont cherché à masquer le principe
de la souveraineté populaire par la proclamation
incantatoire des droits de l'homme.
Ainsi, la légitimité
ne tire plus son origine de la volonté des
citoyens, mais découle directement de ces droits
érigés pour la circonstance en une forme
quasi religieuse de vérité révélée.
Dès lors, une action de gouvernement, pour
être justifiée, n'a plus besoin d'être
voulue par une majorité de Français,
il lui suffit d'être conforme aux droits de
l'homme. Voilà pourquoi la réforme du
code de la nationalité, bien que souhaitée
par les électeurs, n'a pu être menée
à bien: une commission de sages l'a jugée
irrecevable au regard du dogme.
Sur la Cinquième chaîne,
M. Rappaport, président du MRAP, peut déclarer
quant à lui que “ la loi Pasqua sur l'immigration
est contraire aux droits de l'homme ”. Que le
Conseil constitutionnel ait statué sur la validité
de cette loi au regard des droits fondamentaux de
notre Constitution importe peu, car le porte-parole
du MRAP substitue à cette légalité
une légitimité fondée sur une
doctrine officielle.
Dangereux glissement de la démocratie
vers les principes fondateurs des régimes autoritaires.
Quand une idéologie s'impose au peuple, les
libertés publiques s'éteignent tandis
que s'instaurent l'arbitraire et la dictature de quelques-uns
sur la majorité.
Le goulag intellectuel et
moral
Sans doute ne sommes-nous pas en France
sur le point de sombrer dans le totalitarisme tel
que le connaissent trop de pays à travers le
monde. On ne jette pas les opposants dans les hôpitaux
psychiatriques comme cela s'est fait à Moscou,
on ne tire pas à la mitrailleuse lourde sur
les manifestants dans la rue comme à Alger.
Mais, s'il est vrai qu'il n'y a pas
de goulag de fer et de sang dans notre pays, à
quoi peuvent bien servir ces formidables campagnes
de diffamation lancées dans les médias,
ces déchaînements de haine, ces anathèmes
télévisés, ces exclusions médiatisées,
ces appels à la vindicte publique lancés
contre les adversaires du cosmopolitisme? A quoi correspond
cette volonté de diabolisation et de marginalisation
des défenseurs de l'identité nationale?
L'objectif est clair: rejeter ces derniers de la vie
publique, les placer dans un goulag intellectuel et
moral, dont les limites ne sont pas faites de murs
et de miradors mais d'intolérance, d'injustices
et de vexations.
La violence n'est pas physique mais,
à la manière de Big Brother, elle prend
la forme d'une terreur morale qui veut toucher les
cours et les esprits aussi efficacement que les chairs
et les os. Prenons garde à la Police de la
Pensée13!
Les moutons dans l'enclos
Nous vivons aujourd'hui une vérité
à deux facettes. D'après les discours
officiels, nous baignons dans la liberté, la
démocratie et le règne du droit. Et
il est vrai, bien sûr, que l'homme de la rue,
au fil de sa vie quotidienne, ne ressent pas de contrainte.
Pourtant, par l'émergence de cette oligarchie
omnipotente et sans scrupules, par le mépris
qu'elle manifeste envers le peuple, par ces atteintes
insidieuses aux droits des personnes et par cette
idéologie sourde mais omniprésente,
se manifestent les signes inquiétants d'une
évolution dangereuse pour la démocratie.
Certes, nous ne sommes pas sur la
voie d'une dictature globale et tatillonne qui impose
brutalement ses règles mesquines à tout,
à tous et à tout moment. Mais prenons
garde de ne pas tomber dans ce totalitarisme mou dont
Tocqueville prophétisa qu'il pouvait être
le chemin de mort des démocraties.
Après tout, les moutons sont
libres dans leur enclos.
Mais nous ne sommes pas des moutons,
et nous ne voulons pas d'enclos.
1. Michel Winock, la Fièvre hexagonale, éd.
du Seuil, 1987.
2. Période du 22 février
au 7 avril 1988, source CNCL.
3. “La démocratie conduit
à l'oligarchie et contient nécessairement
un noyau oligarchique. ” Roberto Michels, les
Partis politiques, Flammarion, rééd.
1978.
4. Pierre Bourdieu, Noblesse d'État,
éd. de Minuit, 1989.
5. Sophie Coignard et Jean-François
Lacan, la République bana-nière, Belfond,
1989.
6. Sophie Coignard et Jean-François
Lacan, op. cit.
7. Jean-Marie Pontault et Francis
Szpiner, l'État hors la loi, Fayard, 1989.
8. Identité, n° 3, juillet-août
1989.
9. Libération, 11 octobre 1989.
10. Le Monde, 30 septembre 1989.
11. Éducation civique CE2,
Magnard, 1989.
12. Christiane Pigacé, au colloque
“ 1789, si c'était à refaire ?
”, Conseil scientifique, 22 avril 1989.
13. George Orwell, 1984, Gallimard,
rééd. 1972. “ Big Brother vous
regarde, répétait la légende
[...]. Au loin un hélicoptère glissa
entre les toits [...] c'était une patrouille
qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens.
Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule
comptait la Police de la Pensée. ”