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La Flamme

Sommaire:
Introduction
1ere partie: les instruments du déclin
Chapitre 1: le socialisme nouveau
Chapitre 2: le cosmopolitisme militant
Chapitre 3: le matérialisme triomphant
Chapitre 4: le totalitarisme larvé
2eme partie: les atouts du combat national
Chapitre 5: les mutations politiques
Chapitre 6: la question des valeurs
3eme partie: les leviers du renouveau
Chapitre 7: l’identité
Chapitre 8: la fraternité
Chapitre 9: les libertés
Chapitre 10: la puissance
Chapitre 11: l’action
Conclusion



Chapitre 8
La fraternité

Il n'y a pas de communauté sans fraternité. Un peuple existe à la mesure des liens qu'il a su tisser entre les siens. Alors que les sentiments humanitaires s'étalent abondamment sur la scène des médias, jamais l'indifférence aux autres n'aura été aussi manifeste au sein de notre société. La fraternité y est dévoyée par un égalitarisme universel et une solidarité obligatoire et collective. Face à la montée de l'égoïsme social, une idée neuve doit s'affirmer: la fraternité française.

Charité show-biz

La France ne fait plus de politique, elle fait de l'action humanitaire! Si les chrétiens libanais sont massacrés par les Syriens, elle dépêche au secours de ses amis un porteavions et des navires de guerre, mais cette armada n'interviendra pas militairement et croisera très au large des côtes, car, nous dit-on, “ il s'agit uniquement d'une action humanitaire ”. Il n'est pas question d'intervenir et de s'engager dans le conflit. On ne cherche pas à influer sur le cours des événements ni même, hélas, à sauver les victimes des bombardements, mais seulement à manifester symboliquement sa compassion selon un rite que les militaires qualifient à juste titre de “ gesticulation ”. Cette dégénérescence de l'action internationale de la France est à l'image des mimiques larmoyantes de l'établissement devant tous les malheurs du monde. Aujourd'hui, la classe politique et médiatique pratique la surenchère aux bons sentiments. C'est à celui qui en fera le plus dans l'apitoiement à l'égard de tous ceux qui, de par le monde, sont victimes de l'intolérance, du totalitarisme, du terrorisme, de la misère ou des catastrophes.

Déifient alors sur la scène publique de notre bonne conscience collective les affamés d'Éthiopie, les otages du Liban, feu Sakharov du temps où il était persécuté, les boat-people, les Arméniens ou les Roumains, tristes images qui vont et viennent sur nos écrans au gré des événements et des humeurs médiatiques, rythmant ainsi la vague des émotions collectives et des indignations de convenance. Les organisations caritatives multiplient les shows, diffusent “ clips ” et “ pubs ”. Les stars de la “ charité-business ” apparaissent sur le petit écran, l'air affligé mais le “ look branché ”. Les autorités morales et les grandes consciences sermonnent, Elie Wiesel pleure, chacun étale sa sollicitude pour les victimes et sa réprobation pour les bourreaux.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil

Il ne s'agit pas ici de minimiser les catastrophes qui s'abattent sur le monde ni bien sûr de dénigrer ceux qui, avec beaucoup de dévouement, parfois même au péril de leur vie, se consacrent à soulager les souffrances de leurs semblables. Ceux-là restent généralement inconnus, on ne les voit pas sur les plateaux de télévision, et leur générosité se manifeste par des actes.

Ce qui est en cause, ce sont les simagrées publiques dont leurs actions charitables fournissent le prétexte. Autant le travail de ceux qui s'engagent personnellement contre la misère est estimable, autant l'exploitation qui est faite de leurs initiatives par les charlatans de la compassion est contestable. Car les manifestations médiatiques de bons sentiments auxquelles ces derniers se livrent ne leur coûtent rien. Cette “ exigence morale ” qu'ils prétendent s'imposer ne s'accompagne d'aucune contrainte, elle n'a d'utilité que pour eux-mêmes, elle ne demande ni effort ni sacrifice, et reste, à l'image des porte-avions français au Liban, purement incantatoire. C'est une sorte de rite d'expiation collective. Et plus les drames ou les massacres sont éloignés dans l'espace, plus facile est la sollicitude. On aime la charité, de loin, désincarnée, médiatisée et symbolique.

Porter assistance à une jeune femme violentée dans le métro? C'est une autre affaire! Venir en aide à un vieillard sans ressources au dernier étage de son immeuble? C'est mal commode! S'intéresser aux pauvres de son quartier? On n'a pas le temps! La charité rapprochée, non, merci! C'est peu gratifiant! A moins qu'il ne s'agisse des “ restos du cour ”. Là, c'est différent: ce n'est plus de la charité de patronage, mais de la générosité branchée. Pensez donc: “ saint Coluche ” comme caution, le Gotha du monde politique et médiatique comme comité de patronage, les subventions des administrations et des entreprises, sans compter les caméras de télévision!

Ce scénario n'est pas nouveau. C'était celui du film de Jean Yanne, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Il s'agissait déjà de charité médiatique mais dans les studios imaginaires de “ Radio plus, la radio plus près de toi, mon Dieu ”. Hélas, ce qui faisait rire alors n'amuse plus personne, car la réalité a dépassé la fiction. Les acteurs ne jouent plus dans le registre de la dérision: ils se produisent aujourd'hui avec le sérieux des dames patronnesses d'autrefois.

Il y a plus de deux siècles déjà, Rousseau nous mettait en garde: “ Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tar-tares pour être dispensé d'aimer ses voisins1. ” Lui qui abandonna ses enfants à l'Assistance publique savait de quoi il parlait !

Les clochards de trente ans

Tel est bien pourtant le paradoxe que nous vivons aujourd'hui. Les ondes distillent un discours moralisateur d'amour et de compassion, mais il s'agit d'un discours purement générique sans effet concret sur la situation de nos compatriotes les plus démunis.

La société socialiste qui prétendait réduire les inégalités de revenus les a au contraire aggravées, comme le montre une enquête du Centre d'étude des revenus et des coûts2. Les “ nouveaux pauvres ” ont fait leur apparition et les marginaux sont de plus en plus nombreux. On compte aujourd'hui quatre cent mille Français sans abri. Il suffit de parcourir les rues de nos villes pour constater une augmentation inquiétante du nombre des clochards pour la plupart âgés de moins de trente ans.

On comprend mieux dès lors à quoi servent ces “ shows ” de charité médiatique. Ils satisfont la bonne conscience collective et permettent aussi de camoufler la faillite réelle des schémas sociaux de l'établissement socialiste.

Car, en ce domaine également où de profondes mutations sont en cours, le pouvoir est en proie au désarroi. Les conceptions classiques qu'il s'était forgées au fil des décennies écoulées ont totalement échoué, et le parti socialiste qui se voulait du côté “ des faibles et des opprimés ” se trouve aujourd'hui du côté “ des forts et des oppresseurs ”. Et, comme ils n'ont pas de solution de rechange, les amis de M. Mitterrand cherchent à dissimuler derrière un étalage de bons sentiments le fiasco de leur doctrine.

Souvenons-nous: dans l'optique socialiste, le moteur de l'histoire était la lutte des classes, c'est-à-dire l'exploitation des ouvriers par les patrons. Dans notre société contemporaine, ce schéma voyait s'affronter trois protagonistes: d'un côté le patronat, de l'autre les syndicats, soumis l'un et l'autre à l'arbitrage du troisième, l'État, chargé d'organiser la solidarité nationale. Il s'agissait là d'une lutte des classes ritualisée, institutionnalisée et régulée.

Aujourd'hui, cette vision ne correspond en rien à la réalité.

Le CNPF nationalisé

Le patronat n'est plus conforme à l'image traditionnelle qu'en donnaient ses adversaires il y a encore quelques années. On est loin en effet du capitalisme sauvage du XIXe siècle ou même du début du XXe siècle. D'ailleurs, ce patronat fait plutôt figure aujourd'hui de succursale de l'État ! Un nombre considérable de grandes entreprises sont désormais nationalisées et beaucoup d'autres sont placées sous le contrôle indirect de la puissance publique par le biais des grandes banques nationales. Quant aux entreprises réellement privées, la plupart d'entre elles sont dirigées non plus par des capitaines d'industrie venus du “ capital ”, mais par des technocrates, grands commis de l'État qui conservent d'innombrables liens de complicité avec la fonction publique. M. Calvet, P.-D.G. de Peugeot, par exemple, n'est-il pas inspecteur des Finances?

N'est-ce pas de plus en plus l'État-patron et de moins en moins le grand capital que représente le CNPF dont sont pratiquement exclus les seuls patrons qui défendent réellement les intérêts privés, c'est-à-dire les patrons des petites et moyennes entreprises?

Les syndicats à la baisse

Quant aux syndicats dits représentatifs, ils ont considérablement perdu de leur influence. Le taux de syndicalisation ne cesse en effet de diminuer. Entre 1978 et 1986, il a été divisé par deux, passant de 11 p. 100 à 6 p. 100 dans le secteur privé3. Comment s'étonner dès lors qu'ils soient souvent débordés par leur base qui s'organise en dehors d'eux en “ coordinations ” plus ou moins spontanées, comme ce fut le cas dans le conflit de la SNCF ou dans celui des infirmières?

Leur légitimité aussi est à la baisse. Sont-ils encore perçus comme les authentiques défenseurs des ouvriers opprimés? On peut en douter. En octobre 1988, 49 p. 100 des Français affirmaient ne pas faire confiance aux syndicats et 56 p. 100 des salariés estimaient qu'ils ne traduisent pas les aspirations et les revendications des travailleurs". Paradoxalement, leur audience est faible là où les salariés sont le plus mal lotis et maximale dans les secteurs socialement privilégiés. Par exemple, les dockers, les ouvriers du Livre, fortement syndiqués, jouissent d'avantages considérables au regard de leurs collègues d'autres branches. Et, si on a pu parler de privilèges de classe, sans doute faut-il aujourd'hui évoquer les privilèges catégoriels.

En dehors de ces bastions, les syndicats connaissent donc des difficultés croissantes et ne survivent plus que par le soutien massif que leur apporte l'État. C'est ainsi qu'ils reçoivent des subventions considérables de la puissance publique qui leur permettent de compenser la chute des cotisations. A titre d'exemple, le budget de 1990 leur affecte près de cinquante-neuf millions de francs pour la seule formation de leurs cadres et militants.

Par ailleurs, le gouvernement leur a assuré, pour les élections professionnelles, le maintien du monopole dont ils jouissent depuis la fin de la guerre. Il les considère en outre comme ses seuls interlocuteurs valables et leur procure de nombreux postes dans toutes les instances officielles de concertation: Conseil économique et social, Commissariat au plan, etc. Ajoutons enfin que, sous le régime socialiste, les partis de gauche maintiennent une osmose totale entre les pouvoirs publics et les organisations syndicales.

La mise en scène sociale

Quant à l'État, joue-t-il encore véritablement son rôle d'arbitre? Il est de loin le premier employeur de France puisqu'il fait travailler cinq millions et demi de fonctionnaires et d'agents publics et para-publics, soit un quart de la population active. Il contrôle des pans entiers de la banque, de l'industrie et du commerce et, par le moyen de la législation économique et sociale, il fait la pluie et le beau temps dans les entreprises.

Que vaut alors ce schéma d'école hérité du marxisme: patronat contre syndicat sous l'arbitrage de la puissance publique? Et que vaut la solidarité censée en résulter? Plus grand-chose en réalité, puisque, comme nous venons de le constater, l'État est omniprésent: il est derrière le patronat, il est derrière les syndicats et il définit de surcroît les règles du jeu social. C'est lui qui tire toutes les ficelles. Les négociations sociales se déroulent aujourd'hui comme des pièces de théâtre dont le metteur en scène n'est autre que l'État. Les systèmes de protection sociale illustrent d'ailleurs parfaitement cette parasitose du pouvoir. La Sécurité sociale, par exemple, est en principe gérée de façon paritaire par les partenaires sociaux, mais qui peut encore prétendre que ce n'est pas en réalité le gouvernement qui mène la danse?

La lutte des classes est dépassée: les relations sociales ne sont plus le produit des antagonismes entre patrons et ouvriers, elles sont entièrement dominées par l'État.

L'État bourgeois

Qu'en est-il de la deuxième antienne des socialistes, celle de 1'exploitation de la classe ouvrière par le patronat ”?

Certes, il subsiste aujourd'hui des entreprises où les travailleurs ne sont pas traités comme ils le devraient. C'est surtout le cas des sociétés qui travaillent en marge de la légalité, notamment celles qui emploient des immigrés clandestins. Mais, globalement, les lois sociales assurent aujourd'hui aux salariés une protection bien réelle.

Quant aux basses rémunérations et au niveau de vie insuffisant, c'est essentiellement l'État qui en porte la responsabilité, car c'est chez les fonctionnaires que se trouvent souvent de nos jours les catégories de personnel le plus mal payées. Une infirmière diplômée d'État gagne en début de carrière 5 890 francs par mois, soit 600 francs de plus qu'un éboueur parisien! Mais les enseignants, les militaires sont loin, eux aussi, de recevoir une rémunération à la hauteur de leur niveau de formation et de leurs responsabilités. Même les cadres de la fonction publique perçoivent un traitement très inférieur à celui de leurs homologues du secteur privé.

Ajoutons que c'est également l'État qui opère des ponctions considérables sur les salaires. Sait-on que, lorsqu'un ouvrier de chez Peugeot gagne 6 000 francs, l'entreprise a versé en réalité environ 11 000 francs; les 5 000 francs de différence sont entrés directement dans les caisses de l'État ou de ses succursales!

Le “ coolie ” contre le Smic

Le bas niveau des salaires, notamment ceux des ouvriers, résulte aussi très directement de la politique d'immigration du gouvernement. La présence massive d'étrangers en France, où le taux de chômage est élevé, tire les revenus vers le bas. Ainsi, comment augmenter le Smic quand un “ coolie ” pakistanais se “ loue ” 50 francs la journée au confectionneur du Sentier?

Par ailleurs, l'existence d'une main-d'oeuvre étrangère nombreuse, peu formée mais bon marché, a dissuadé dans le passé beaucoup d'entreprises de se moderniser et de s'automatiser. Prisonnières des contraintes étatiques, celles-ci préféraient évidemment employer des travailleurs peu payés plutôt qu'investir dans des machines coûteuses. Ainsi, les postes de travail n'ont pas été revalorises par une productivité accrue et les cols bleus n'ont pas pu bénéficier comme en Allemagne de salaires plus élevés.

Notons enfin que les petits commerçants, les artisans, voire les petites entreprises, subissent de la part de l'État des ponctions fiscales et sociales souvent disproportionnées avec leurs gains et qui ne leur laissent pour vivre que des revenus médiocres.

La classe ouvrière est-elle encore exploitée par le grand patronat? Là n'est plus la question. L'État est désormais le principal responsable des bas salaires.

Le peuple et la nomenklatura

Le paysage social a donc subi une très profonde mutation. Les clivages anciens ont disparu, tandis que se dessinaient de nouveaux antagonismes.

La bourgeoisie mythique, honnie et vilipendée par les marxistes, n'existe plus en tant que réalité sociale. Et s'il fallait désigner aujourd'hui une nouvelle classe d' exploiteurs ”, ce serait d'abord celle des nornenklaturistes de l'établissement. Ceux qui gouvernent l'État et qui sont donc les responsables directs de la mauvaise situation sociale, ceux qui ont confisqué le pouvoir et qui en jouissent et en abusent sans vergogne. Ceux qui cumulent les rémunérations de différentes fonctions para-étatiques plus ou moins honorifiques. Ceux qui, comme nous l'avons vu, pratiquent le trafic d'influence et vivent de prébendes.

Paradoxalement, la situation de la France est plus proche, toute proportion gardée, de celle des pays de l'Est que de celle qu'elle connaissait au siècle dernier. Le clivage ne se situe plus entre une classe ouvrière et une classe de capitalistes bourgeois. Il est entre le peuple et la nomenklatura.

Liberté, égalité, solidarité

On comprend dès lors la gêne des socialistes: non seulement leurs anciens schémas n'ont plus cours mais, comme maîtres de l'État, ils sont désormais les principaux responsables du sort médiocre de nos concitoyens les plus démunis. Ils continuent d'afficher à la porte de leur fonds de commerce: “ restaurant populaire ”, mais à l'intérieur on peut lire sur un écriteau: “ cuisine bourgeoise ”. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, qu'ils cherchent à camoufler cette faillite derrière des incantations médiatisées: “ Puisque la réalité est déplaisante, réfugions-nous dans l'imaginaire et lançons au peuple déçu un nouveau mythe sauveur, celui de la solidarité. ”

Solidarité! Mot magique devenu l'alpha et l'oméga social de l'établissement. Il alimente les discours de la gauche comme ceux de la pseudo-droite. Il englobe tout, aussi bien la charité-business que la Sécurité sociale.

C'est au nom de la solidarité que sont organisés les happenings télévisés de bons sentiments: “ Solidarité avec les boat-people ”; “ Chacun se doit de faire un effort de solidarité ”; “ Nous sommes solidaires de tous ceux qui souffrent. ” M. Chirac, toujours dans la course, utilise abondamment le terme: “ Liberté, redressement, solidarité5, ” sont les trois mots clefs de son bilan gouvernemental. Même M. Barre parle de “ société ouverte fon-dée sur la liberté et la solidarité ”. Quant à M. Mitterrand, il fait de la solidarité “ une perspective essentielle pour les années qui viennent6 ”. Mme Georgina Dufoix, lorsqu'elle était “ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale ”, est revenue maintes et maintes fois sur le sujet: “ La protection collective est fondée sur la solidarité ”, “ le système de pension par répartition est l'expression la plus naturelle de la solidarité ”, “ en matière de santé, l'effort de solidarité est nécessaire7”.

Pour les socialistes, la solidarité supplante la fraternité. Soit. Et tant pis pour la devise de la République. N'est-ce pas Mme Georgina Dufoix, encore et toujours, qui, en 1985, la recomposait ainsi: “ Droits de l'homme, droits de la femme, justice, liberté, égalité, solidarité8”? Saris doute s'inspirait-elle de la Commune de Paris qui avait choisi la formule: “Liberté, égalité, solidarité ”.

Les professionnels de la solidarité

La solidarité, devenue propriété de la gauche, prend la forme d'une charité obligatoire et collective.

Elle présente l'avantage éminent de soulager les consciences sans exiger pour autant effort ou engagement personnel. Rien à voir avec la charité, considérée comme réactionnaire et ringarde. Alain Touraine le précise bien: “Les actes de solidarité tendent à se dégrader en oeuvres de charité; il faut constamment que leur intention soit sauvée, ce qui ne peut être fait que si l'ensemble de la société prend en charge le coût des initiatives prises par des groupes toujours restreints9. ”

Là réside le secret de la méthode socialiste. Pour qu'une initiative d'entraide ne coure pas le risque de se “ dégrader ”, il convient qu'elle soit le fruit d'une démarche collective. Seules sont moralement légitimes les actions sociales financées par des prélèvements obligatoires et diligentées par les collectivités publiques! Ainsi chacun n'a plus à se soucier de ses proches autrement qu'en pleurant devant la télévision et naturellement en soutenant le parti socialiste, promoteur du système. En raccourci, être solidaire, c'est tout simplement être un “fan ” télévisuel de M. Kouchner et une “ groupie ” électorale de M. Mitterrand.

Comment ne pas comprendre que cette conception correspond à une profonde régression morale? Ce système renforce en effet l'égoïsme et le narcissisme de l'individu qui est déchargé de tout souci de l'autre et délivré du geste de donner et de l'effort d'aider. La charité devient affaire de professionnels: la Sécurité sociale et les “ entrepreneurs de solidarité” chers à M. Maihuret.

Chacun pour soi, l'État pour tous

Inutile de vous soucier de votre prochain, l'État le fera pour vous, selon la formule de Philippe Beneton: “ Chacun pour soi et l'État pour tous" ”. Or, comme l'écrit Raymond Polin, “l'appel frénétique et passionnel à la notion morale de solidarité et à l'idéologie de la justice sociale ne relève pas seulement d'un sophisme purement démagogique, il cache un étrange vice intérieur. En fait, en généralisant indûment la vertu de solidarité, en reportant sur autrui, sur l'ensemble et finalement sur l'État... l'élan de pitié, de générosité, l'amour du prochain, le devoir individuel d'humanité, les propagandistes de la solidarité et de la justice sociale se délivrent à bon marché d'une obligation toute morale, d'une charge toute privée et s'en débarrassent au moindre coût pour eux et à grands frais imposés par eux à la collectivité, c'est-à-dire aux autres12 ”.

Alors que la fraternité est avant tout un devoir envers ses proches, la solidarité se définit de plus en plus comme un droit. “ Les familles de ce pays ont droit à notre solidarité13 ”, disait Georgina Dufoix Mais ces droits pour les uns vont de pair avec des obligations pour les autres: la solidarité socialiste conduit à la contrainte. En réalité, on ne peut pas plus choisir d'être solidaire que décider avec qui on le sera. C'est ce qui faisait dire à Barrès: “ Il n'y a pas un mot dont j'aie plus horreur que solidarité. Quelle immense blague! Mais je ne veux pas être solidaire! ”

Aussi la solidarité dans notre pays a-t-elle besoin pour fonctionner d'une énorme machine bureaucratique, car la redistribution des revenus est bien entendu le moyen privilégié de sa mise en oeuvre. Lorsqu'en 1984 la même Mme Dufoix affirmait que “ la justice sociale demande toujours plus de solidarité14 ”, elle voulait dire en réalité “ toujours plus de prélèvements obligatoires ”... Ainsi vont les grands principes !

L'égalité panacée

Si l'idéologie de la solidarité se révèle dans ses fondements une expression moralement dégénérée de la fraternité, elle l'est aussi dans ses objectifs. Car les socialistes ne lui en assignent qu'un seul: l'égalité. Non pas seulement l'égalité des droits ou l'égalité des chances, que d'ailleurs personne ne conteste, mais tout bonnement l'égalité des situations, selon la formule de Proudhon: “ L'égalité des conditions, voilà le principe des sociétés, la solidarité universelle, voilà la sanction de cette loi 15” Pour les idéologues de la solidarité, il n'est qu'une façon de créer une société fraternelle, c'est de rendre les hommes égaux. Plus grande serait l'égalité, plus forte serait la fraternité !

Et, pour parvenir à ce résultat, ils n'ont qu'un mot d'ordre: partager, c'est-à-dire organiser la redistribution obligatoire des revenus. “ Il n'y a pas de solidarité sans partage ”, explique Alain Touraine 16”. Quant à M. Mitterrand, il établit une équivalence entre “ la loi de la solidarité sociale, économique, culturelle ” et “ la loi de l'honnête partage17 ”. Ainsi, la boucle est bouclée et la solidarité ne vise plus qu'à niveler les situations personnelles au moyen du partage autoritaire et collectif des revenus. L'égalité, voilà la panacée !

Pour l'idéologie de la solidarité, l'unité du corps social est d'autant plus grande que la société est éprise de l'idéal égalitaire. A l'inverse, l'inégalité sociale est considérée comme responsable de tous les vices sociaux et personnels et en premier lieu de l'égoïsme. Mais plus les idéologies de la solidarité deviennent obsessionnelles, moins la société s'affirme fraternelle.

Jamais, sans doute, l'arsenal des mesures de la solidarité socialiste n'aura connu un tel déploiement dans notre pays. Mais la cohésion sociale et le sentiment communautaire en ont-ils été corrélativement renforcés? Nous l'avons vu, c'est le contraire qui s'est produit: la société s'est atomisée, le sentiment d'isolement des Français s'est accru, le peuple s'est métamorphosé en une “ foule solitaire ”.

Doit-on s'en étonner? Le discours sur l'égalité ne peut pas créer une société fraternelle, car les inégalités sont inévitables. Dire qu'elles sont illégitimes contribue seulement à développer l'envie et le ressentiment.

L'injustice du cent mètres

Les différences existent partout dans la nature, c'est irréfutable. Réunissez quelques hommes pris au hasard, demandez-leur de s'aligner et faites-leur courir un cent mètres. L'un d'entre eux arrivera le premier, un autre le dernier. Terrible inégalité! Vous pourrez alléguer qu'ils n'ont pas tous le même âge ni le même entraînement. Inutile: les compétitions sportives nous enseignent tous les dimanches que les hommes sont naturellement inégaux. Terrible injustice peut-être, mais source de richesse et réalité irréductible.

Il faut cependant veiller à ne pas introduire dans cette simple donnée de la nature le moindre jugement éthique. Les hommes ont des talents et des dons inégaux que la société ne peut niveler. Mais vouloir, comme dans le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, classer les hommes en catégories hiérarchisées n'a pas de sens. Les êtres humains sont d'essence transcendante et chacun dans sa globalité est inclassable. D'ailleurs, si l'on peut comparer les individus pour le saut en hauteur ou pour leur performance au test du QI, pour la mémoire ou l'endurance à la marche à pied, comment les classer sur le critère de la générosité ou du courage, et, surtout, comment agréger tous ces facteurs pour établir une hiérarchie globale entre les personnes? C'est impossible: chaque homme reste unique et incomparable.

Pour autant, refuser les inégalités, comme le font les idéologues de gauche, et persister à croire que la société peut et doit gommer les différences naturelles, c'est retourner à la fin du XXe siècle, à un obscurantisme digne des temps les plus reculés. Certes, “ le terme d'inégalité a l'inconvénient d'exprimer un jugement de valeur et contient quelque chose de péjoratif qui choque certaines personnes, remarque Pierre-Paul Grassé. Mais, poursuit-il, disparités, dissemblances, inégalités désignent à des nuances près le même état. Les hommes naissent différents les uns des autres par leurs caractères corporels et fonctionnels, par leur intellect et leur sensibilité. Aller contre cette vérité de fait est soit une erreur, soit un acte de mauvaise foi 18”

L'envie et le ressentiment

Le discours sur la solidarité qui s'en prend aux inégalités de situation conduit donc à déclarer injuste ce qui est naturel et suscite ainsi un sentiment pénible de frustration. Cette idéologie donne en effet à celui qui possède moins que son voisin l'impression qu'il est spolié par ce dernier. De là à désirer les biens de l'autre, voire à souhaiter qu'il ne puisse plus en jouir si lui-même continue d'en être privé, il n'y a qu'un pas, celui du ressentiment. Comme le dit Maurice Boudot, “ l'envie naît de l'illusion que c'est la possession d'un bien par autrui qui m'en prive, jointe à mon impuissance à acquérir ce bien ”. En attisant la jalousie, le discours sur la solidarité prend le risque de provoquer des déséquilibres et des fractures au sein de la société. On est loin de la fraternité sociale!

En outre, l'égalitarisme - le phénomène est maintenant bien connu - engendre l'injustice et l'inefficacité sociale. Lorsque le travailleur et le paresseux, l'entrepreneur et le parasite, le doué et le médiocre, celui qui sait et celui qui ne sait pas sont traités de la même façon, lorsque les hommes, quels que soient leurs mérites et leurs talents, reçoivent tous la même rétribution et ont tous droit à la même considération, lorsqu'une récompense identique est accordée à des résultats inégaux, une seule question se pose: à quoi bon entreprendre, créer et prendre des risques?

Dès lors, la solidarité ainsi entendue ne peut prétendre favoriser la cohésion sociale. Elle tend au contraire à détruire les communautés et se rattache donc aux idéologies de déracinement.

“ Aime ton prochain ”

Pour éviter les effets pervers de la solidarité, il convient de renouer avec le principe fondateur de fraternité. Encore faut-il être conscient que ce dernier ne peut s'épanouir en dehors du cadre communautaire.

La fraternité, selon Littré, se définit comme la parenté entre frères et sours, et elle est, par extension, “ la liaison étroite de ceux qui, sans être frères, se traitent comme frères ”. D'emblée, la fraternité établit donc un lien de proximité: on ne peut manifester de sentiments fraternels qu'envers ceux dont on se sent proche. Les sciences de la vie, comme l'éthologie ou l'analyse sociobiologique de l'altruisme, montrent qu'à la racine du comportement amical ou fraternel se trouve en général la perception d'une parenté. Les sentiments altruistes sont d'autant plus forts qu'ils s'expriment à l'égard d'un être avec qui l'on est lié. L'enseignement de l'Évangile nous le confirme: “ Aime ton prochain ”, disait le Christ.

La fraternité ne peut donc exister en dehors de la communauté. Encore faut-il, pour assurer son épanouissement, que celle-ci soit soudée par une identité s'appuyant sur des valeurs fortes et qu'elle soit animée par la conscience d'un destin commun. Une société mutualiste ne peut pas donner naissance à une véritable communauté et il est clair que, si la nation existe, ce n'est pas en vertu d'un hypothétique contrat social. Une communauté peut reposer sur les liens de la parenté -c'est le cas de la famille - ou être l'expression d'un combat commun - c'est celui de l'armée en campagne. Elle peut aussi s'établir autour d'une même foi. Est-ce un hasard si l'on parle de fraternité d'armes ou de fraternité monastique aussi bien que de fraternité nationale? La mémoire et les traditions culturelles sont également nécessaires pour que s'élabore cette identité commune. Une communauté ne se crée pas en un jour. Elle doit se forger et se façonner au fil du temps, des épreuves et des longues et mutuelles fidélités. La fraternité se développe naturellement sur ce terreau.

Affaiblissement de notre identité, perte du sentiment d'un destin partagé: autant de raisons qui expliquent que la fraternité déserte aujourd'hui notre pays. Tout se tient et, en ce domaine aussi, les entreprises de déracinement ont rempli leur mission destructrice. Notons d'ailleurs que l'idéologie de la lutte des classes a pris naissance au XIXe siècle, au moment même où l'exode rural coupait des générations entières de Français de leurs racines communautaires traditionnelles.

La solidarité obligatoire et collective est l'enfant naturel du marxisme et du cosmopolitisme. Pour faire renaître la fraternité, il faut une fois encore défendre et vivifier les communautés qui fondent notre identité, à commencer par la communauté nationale.

Je préfère mes frères

La fraternité, contrairement à la solidarité, ne peut donc être universelle. Elle ne peut exister si ne s'établit pas une distinction, une hiérarchie naturelle entre ceux qui appartiennent à la communauté et les autres. La fraternité implique le sentiment de préférence: “Parmi tous les hommes, je préfère mes frères, c'est vers eux que se tourneront d'abord mes sentiments altruistes, c'est à eux qu'iront en priorité ma sollicitude et mon aide. ” Quoi de plus naturel? Cette préférence est même un devoir. Comment jugerait-on un homme qui, en cas de catastrophe, ne porterait pas d'abord secours aux membres de sa famille?

Et ce qui est vrai de la cellule familiale l'est aussi de la nation. Le principe de la préférence nationale s'analyse donc comme l'expression privilégiée de la fraternité entre concitoyens. Comment peut-on l'assimiler à une forme de xénophobie, voire au racisme?

En refusant d'affirmer cette légitime préférence pour son prochain, l'établissement révèle à quel point la notion de communauté lui est devenue étrangère: il a perdu le sens de ses devoirs vis-à-vis de ses compatriotes.

Rousseau pour la préférence nationale

Ceux qui militent aujourd'hui pour l'introduction de la préférence nationale dans les lois de la République sont loin de faire œuvre de pionniers.

Au plan doctrinal, même Rousseau, que l'intelligentsia ne range pourtant pas dans notre camp, avait compris, déjà à son époque, que cette préférence est un sentiment naturel et légitime: “ Voulons-nous que les peuples soient vertueux? Commençons par leur faire aimer la patrie: mais comment l'aimeront-ils, si la patrie n'est rien de plus pour eux que pour les étrangers et qu'elle ne leur accorde que ce qu'elle ne peut refuser à personne 19? ”

En période de chômage, n'est-il pas naturel de réserver en priorité les postes de travail disponibles aux membres de la communauté nationale? D'ailleurs, la priorité d'emploi pour les Français avait été instituée dans notre pays par une loi votée en 1932 par les socialistes, à l'initiative de l'un des leurs, le député Salengro. Que faut-il en conclure? Que les hommes de gauche d'alors, M. Blum en tête, étaient xénophobes et racistes ou que les socialistes d'aujourd'hui ont, par passion xénophile, perdu le sens de la communauté et de la fraternité?

Plus récemment, les rédacteurs du Traité de Rome eux-mêmes n'ont pas hésité à prendre en compte cette réalité fondamentale. C'est ainsi que l'acte constitutif de la CEE prévoit le principe de la “ préférence communautaire ”, pendant européen du principe de la préférence nationale à l'échelle de la France. Certes, ce principe n'a guère été respecté au cours de la dernière décennie, mais ce qui était naturel et fécond en 1958 ne le serait-il plus aujourd'hui?

Marx est mort

La fraternité est donc l'expression des liens naturels de préférence entre les membres d'une même communauté. A ce titre, elle devrait devenir le fondement de toute politique sociale.

La solidarité socialiste renvoie à la société d'assistance et à l'objectif égalitaire. Au contraire, la fraternité, qui exprime les relations privilégiées entre proches, renvoie à une communauté enracinée où chacun trouve sa place en accord avec ses talents et ses potentialités. L'une, qui pousse à l'égoïsme et à l'indifférence envers autrui, est ressentie comme un droit. L'autre, qui exige l'entraide et le don de soi, est vécue comme un devoir. L'une détruit les communautés, l'autre les renforce.

Marx est mort, et un grand espoir se lève, celui de fonder les rapports sociaux non plus sur la haine et le ressentiment entre classes ennemies, mais sur la concorde et l'harmonie au sein d'une communauté nationale rénovée.

Tel est le défi de la fraternité.

1. Jean-Jacques Rousseau, Émue ou de l'Éducation, Pléiade, t. IV, Gallimard.

2. “ Les Français et leurs revenus: le tournant des années quatrevingt ”. Rapport du CERC. Documentation française, 3 trimestre 1989.

3. Gestion sociale, 23 décembre 1988, n° 210 / n° 612.

4. Liaisons sociales, mensuel, n° 33, novembre 1988.


5. Bulletin quotidien, 17 février 1988.

6. Bulletin quotidien, 18 février 1988.

7. Le Monde, 16 avril 1987.

8. Georgina Dufoix, discours à l'Assemblée nationale, 13 décembre 1984.

9. Georgina Dufoix, intervention à l'Assemblée nationale, 6 juin 1985.

10. Le Monde, 24 février 1988.

11. Le Figaro-Magazine, 15 décembre 1984.

12. Claude et Raymond Polin, le Libéralisme, La Table Ronde, 1984.

13. Discours à l'Assemblée nationale, 13 décembre 1984.

14. Georgina Dufoix, op. cit.

15. Pierre Ansart, Proudhon, textes et débats, Hachette, 1984.

16. Alain Touraine, art. cit.

17. Le Monde, 16 avril 1987.

18. Pierre-Paul Grassé, la Défaite de l'amour, Albin Miche!, 1976.

19. Jean-Jacques Rousseau, article “ Économie politique ”, l'Encyclopédie, 1755.

 

 

 



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