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La Flamme

Sommaire:
Introduction
1ere partie: les instruments du déclin
Chapitre 1: le socialisme nouveau
Chapitre 2: le cosmopolitisme militant
Chapitre 3: le matérialisme triomphant
Chapitre 4: le totalitarisme larvé
2eme partie: les atouts du combat national
Chapitre 5: les mutations politiques
Chapitre 6: la question des valeurs
3eme partie: les leviers du renouveau
Chapitre 7: l’identité
Chapitre 8: la fraternité
Chapitre 9: les libertés
Chapitre 10: la puissance
Chapitre 11: l’action
Conclusion



Chapitre 9
Les libertés

“ Liberté, liberté chérie! ” Chantée par les poètes, la liberté est sans doute l'une des valeurs les plus importantes que l'Europe ait données au monde.

Mais, aujourd'hui, en France, les libertés s'étiolent. Elles sont trop souvent confondues avec le laxisme; le poids de la bureaucratie les menace d'asphyxie, et la pensée magique de l'établissement tend à les pervertir. L'autonomie des hommes et de la nation s'en trouve ainsi progressivement réduite comme un îlot submergé par la marée montante. -

La reconquête de nos libertés exige le retour d'un État protecteur, d'une nation souveraine et la restauration des règles de civilisation.

La caverne

Dans leur caverne, les petits hommes enchaînés travaillaient dur, inlassablement. Ils n'avaient en fait jamais rien connu d'autre que les parois de leur sauvage demeure sur lesquelles se dessinaient leurs ombres. N'ayant qu'une vague idée des formes, ils ne connaissaient pas plus les contrastes et les couleurs, leur univers semblait voué de toute éternité à cette pénombre environnante. Parce qu'ils avaient toujours tourné le dos à l'entrée, les petits hommes avaient cru que les pâles lueurs qu'ils percevaient parfois provenaient du fond de la grotte. Un jour, pourtant, l'un d'eux échappa à ses chaînes et aperçut derrière lui une clarté intense. Il entreprit de se diriger vers elle. Le chemin fut long et difficile, mais bientôt la lueur se fit plus vive et devint aveuglante; il sortit de la caverne. La lumière du jour inonda son visage, il comprit qu'il avait toujours vécu dans l'erreur et l'illusion.

Enfin, il était libre.

Et nous, sommes-nous vraiment libres, aujourd'hui, en France? Sommes-nous certains de n'être point dans la caverne de Platon1? Question sacrilège et absurde: “Vous prétendez que la France n'est pas un pays de liberté! s'exclameront certains. Mais jamais notre nation n'a connu aussi peu de contraintes! ” Est-ce bien sûr? Il faut se méfier des idées toutes faites car, comme l'écrit Ernst Jünger, “l'esclavage peut s'aggraver sensiblement lorsqu'on sait lui donner les apparences de la liberté ”, et, ajoute-t-il, “ l'acte de violence occulte est plus terrible que la violence ouverte2 ”.

Il convient donc d'apprécier le degré de liberté dont nous jouissons autrement que par l'introspection. Un homme peut se croire pleinement libre sans même savoir que certaines libertés lui sont interdites, à la manière des hommes de la caverne qui ignoraient tout du vaste monde dont ils étaient privés.

Être libre, c'est avoir la capacité d'agir sur le cours des choses, d'imprimer sa marque personnelle et collective sur la vie du groupe. Aujourd'hui, les libertés dont nous jouissons semblent limitées à la conduite de notre propre existence. Nous permettent-elles encore de peser réellement sur l'évolution de la société? On peut en douter, lorsqu'on songe aux libertés politiques. En général, les Français votent plusieurs fois par an. Ils ont ainsi fait basculer des majorités de la droite à la gauche et réci-proquement, mais en est-il résulté un quelconque changement? Assurément non, tant est grande la capacité de l'établissement à amortir, comme un édredon, les effets d'un scrutin. Mais, de cette façon, les apparences sont sauves: dans notre société, on peut “ tout faire ”, car ce que l'on fait “ ne sert à rien ”.

Aussi est-on légitimement en droit de se poser la question: disposons-nous réellement aujourd'hui, en France, de toutes les libertés auxquelles nous pourrions prétendre?

Le témoignage de Tocqueville

Paradoxalement, la meilleure réponse à cette question est celle d'Alexis de Tocqueville, pourtant rédigée il y a près d'un siècle et demi:

“Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine [...]. S'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.

“ Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance [...}. Il prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leurs industries, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?[...].

“ Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger3. ”

Dans cette vision prophétique, Alexis de Tocqueville donne une description saisissante de notre société contemporaine. Or comment introduisait-il son propos? En se demandant “ sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ”. Il concluait d'ailleurs en affirmant : “ J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté et qu'il ne lui serait pas impossible de s'établir à l'ombre même de la souveraineté du peuple. ” Nous y sommes!

Il est interdit d'interdire

Les maîtres de l'établissement, s'ils respectent les formes apparentes de la liberté, en ont une conception fort élastique qui sert leurs desseins. Malgré un discours révérencieux et incantatoire, leurs actes ne sont pas toujours guidés par cette valeur fondatrice de notre civilisation et de notre conception de l'homme. La liberté constitue plutôt, à leurs yeux, un instrument qu'on uti-lise, à la manière des droits de l'homme, pour mener à bien des projets idéologiques. Ils font donc grand cas de la liberté quand elle sert leurs intérêts et l'oublient volontiers quand elle les contrarie.

Ainsi brandissent-ils la liberté comme un étendard lorsqu'il s'agit de mettre en cause les valeurs traditionnelles de la nation ou de la famille. N'est-elle pas alors l'arme idéale capable de saper les normes, les mythes et les attaches qui fondent notre identité? La voilà devenue le glaive de la croisade lancée contre les interdits moraux et les règles éthiques, lesquels tombent un à un sous ses coups libérateurs. Finies la “famille bourgeoise ” et ses coutumes d'un autre âge. Finies les conceptions surannées de l'honnêteté, du courage, du travail. L'heure est à la “ libération ”: libération des moeurs, libération des femmes, libération sexuelle, libération des prisonniers. Ne sommes-nous pas dans la société permissive, la société qui comprend tout? “ Il est interdit d'interdire ”, aimaient à crier sur les barricades les jeunes bourgeois de Mai 68 qui jouaient à se faire peur...

Peut-être. Mais alors pourquoi ces mêmes libérateurs établissent-ils par ailleurs des contraintes et des règles de plus en plus tatillonnes ? Voilà le paradoxe: le législateur qui assouplit le Code pénal ou qui autorise l'avortement renforce dans le même temps la réglementation concernant l'urbanisme ou la conduite automobile.

Dès qu'il s'agit du domaine des activités économiques ou sociales, la liberté est jugée nocive. On imposera donc l'égalité, on obligera à la redistribution des revenus, on soumettra les Français au joug des ministères et on fera marcher entreprises, salariés et travailleurs indépendants au rythme martial de l'orchestre des sous-chefs de bureau, jouant de circulaires, d'arrêtés, de contraventions et de mises en demeure.

A quoi peut mener ce mariage absurde de laxisme et d'autoritarisme, sinon à une forme feutrée d'asservissement collectif et individuel? L'autoritarisme, quand il s'exerce dans les domaines économique et social, soumet l'individu à l'État. Quant au laxisme, appliqué au domaine moral, il affaiblit les hommes en les rendant dépendants de leurs instincts, de leurs caprices ou de leurs vices.

Aussi convient-il de reconquérir nos libertés. Premier impératif: rétablir l'État dans ses fonctions légitimes.

Les trois sphères

Nous avons déjà longuement examiné comment le totalitarisme larvé, que nous apporte, dans ses wagons, le train du cosmopolitisme, s'installe sournoisement dans notre pays. Il est mis en oeuvre par un établissement coupé du peuple qui a confisqué l'État et l'utilise à son profit. Et, progressivement, il réduit le champ de nos libertés: des menaces pèsent sur l'éducation, sur la liberté de conscience des enfants et sur la neutralité de l'enseignement, sur la justice aussi que gangrène une politisation croissante et que paralyse la chape de plomb des lois antiracistes. Même la liberté de recherche, qu'elle soit historique ou scientifique, est en danger. Quant à la liberté d'expression, elle se réduit à mesure que croît le pouvoir de l'argent et des lobbies sur les médias.

Hélas, le faire-part des petites morts de nos libertés n'est pas terminé. Dans les domaines économique et social, l'intervention excessive de la bureaucratie étouffe les individus et limite leur libre choix. Pour illustrer ce phénomène, prenons l'image des trois sphères du professeur Julien Freund4 . La première sphère est celle du public, c'est-à-dire celle de l'Etat, des collectivités territoriales, des entreprises nationalisées: c'est le domaine des interventions de la puissance politique. La sphère personnelle, à l'opposé, est celle de la vie intime de chacun; c'est, par excellence, l'espace de la famille et celui des relations amicales.

Enfin, celle du privé se situe entre les deux premières. Elle concerne tout ce qui touche à la vie sociale en dehors des initiatives et du contrôle publics: c'est le terrain de l'économie privée, mais aussi du monde associatif.

Dans les sociétés totalitaires de type marxiste, la sphère du public englobe pratiquement les deux autres: celle du privé, puisqu'il n'y a pas d'activités collectives en dehors de l'Etat et du parti, mais aussi le domaine personnel, dans la mesure où le contrôle politique s'exerce jusque dans la famille, notamment par l'endoctrinement des enfants et les pressions du voisinage.

Il est vrai qu'en France nous n'en sommes pas là. Toutefois, la sphère du public y empiète déjà largement sur la sphère privée. Et les libertés s'en trouvent menacées, car leur épanouissement exige l'équilibre des trois sphères.

Du berceau à la tombe

L'État-providence étend sur la société ses innombrables tentacules: il veut s'occuper de tous les citoyens et les prendre en charge un à un du berceau à la tombe. Étouffés par les contraintes et les règlements, ceux-ci tombent dans une semi-servitude, certes douillette, mais attentatoire à leur condition d'hommes libres et à leur dignité. -

Ainsi, lorsque l'État effectue des prélèvements fiscaux ou sociaux, par exemple, il ampute d'autant la marge de liberté des individus. Si en effet l'argent est, selon l'adage, de la “ liberté frappée ”, toute ponction monétaire sur les personnes réduit d'autant leur autonomie. Et à l'autre bout du système, du côté du versement des prestations, on constate, là aussi, une réduction de la liberté des individus, car toute aide bureaucratique a ses revers. Lorsque l'État aide les Français à se loger, il les prive d'une certaine liberté de choix. Par exemple, l'appartement qui leur sera attribué fera vraisemblablement partie d'un grand ensemble, contrairement à ce qu'ils auraient pu souhaiter.

Il en va de même pour la plupart des interventions étatiques: la puissance publique assure la gratuité de l'enseignement, mais elle ne laisse pas aux parents le choix de l'école. Dans la région Ile-de-France, elle prend en charge une partie du coût des transports, mais c'est une Carte orange qu'elle finance au bénéfice des Parisiens, les incitant ainsi aux transports en commun.

Certes, ces mesures ne sont pas forcément injustifiées et notre propos n'est pas ici de les contester en tant que telles, mais de montrer que le développement de la société d'assistance conduit l'État à se substituer aux citoyens et à choisir en leurs lieu et place ce qui est bon pour eux. Ces constatations vont à l'appui de l'affirmation de Louis Pauwels: “ Le taux de liberté dans une société ne se mesure pas aux déclarations de son gouvernement mais à la part que saisit l'État sur le gain des gens. Or nous sommes en tête des prélèvements obligatoires5 . ”

Ces atteintes aux libertés, qu'elles se manifestent par le dirigisme économique ou par un certain totalitarisme larvé, résultent toutes d'une intervention excessive et intempestive de l'autorité publique. On pourrait donc en déduire hâtivement qu'il suffit de limiter cette intervention pour que les libertés effectives retrouvent la place qui leur revient. La réalité est plus complexe car, à l'inverse, certaines démissions de l'État dans les domaines qui relèvent de sa souveraineté limitent tout autant les droits des citoyens.

Avec coupoles et minarets

La montée de l'insécurité est, à n'en point douter, une atteinte à la liberté des Français. En effet, nos compatriotes ne peuvent plus - alors que ce droit leur est expressément reconnu - aller et venir sans avoir à redouter une agression ni jouir de leurs biens sans craindre de se les voir dérober. Certains habitants des grandes villes se résignent même à ne plus sortir le soir pour éviter les mauvaises rencontres dans la rue ou dans les transports en commun à l'heure où les loubards y règnent en maîtres. Ils doivent cette réduction très concrète de leur liberté à l'attitude démissionnaire de l'État qui, par laxisme, renonce à faire respecter avec toute la rigueur nécessaire les lois qui protègent les citoyens contre la délinquance et la criminalité.

Ajoutons que, bien entendu, les libertés ne sont pas sans limites. “ La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ”, dit l'adage. C'est ainsi qu'il n'est pas de liberté qui puisse s'exercer contre l'intérêt vital de la communauté. En cas de guerre, le citoyen n'est pas libre de déserter, car une telle faculté s'exercerait à l'encontre de la liberté collective de son peuple. C'est d'ailleurs pourquoi l'article 4 de la Déclaration de 1789 précise: “ La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui.” C'est à la puissance publique de veiller au respect de ce principe. Si l'État refuse d'effectuer les arbitrages nécessaires, la liberté des uns réduira celle des autres car, comme le dit le professeur von Hayek, “ nous devons notre liberté aux bornes de la liberté6”.

Aujourd'hui, le droit de grève, exercé sans retenue par de petits groupes de salariés qui paralysent des services publics gigantesques, montre que chaque liberté a ses limites. La liberté de faire grève des employés de la SNCF ou d'Air Inter s'arrête là où commence celle des millions d'usagers d'aller et de venir. Et lorsque l'État refuse de réglementer le droit de grève dans les services publics, il autorise la liberté des uns à bafouer celle des autres.

La question de la liberté du culte se pose en termes analogues. C'est au nom de cette liberté que certains approuvent la construction de mosquées dans notre pays. Et beaucoup de s'offusquer de l'opposition du Front national à ces projets: “ Comment peut-on se mettre en travers d'un droit aussi fondamental que celui de disposer d'un lieu de culte ? ” Des emplacements de prière existent déjà en France, mais ce qu'on envisage aujourd'hui de construire, ce sont des mosquées-cathédrales, avec coupoles et minarets, en totale dérogation aux règles d'urbanisme et en rupture avec les paysages de nos villes. Là est le problème: couvrir notre pays d'édifices de ce type, c'est islamiser la France et organiser la destruction de notre identité nationale. Or le respect de cette identité est pour les Français un droit fondamental.

La liberté de culte pour les immigrés s'oppose donc à la liberté des Français de rester fidèles à eux-mêmes. Refuser de voir la réalité dans sa globalité et ne prendre en compte que les seuls droits des immigrés, comme le font trop souvent tant l'État que les collectivités locales, c'est méconnaître les droits des Français et même faire reculer encore leurs libertés. Il est pourtant évident que le maintien de la liberté de culte et le respect de l'identité française exigent que les musulmans soient à nouveau marginaux en nombre dans notre pays.

Excès d'étatisme? Manque d'État ? Dans les deux cas, nos libertés sont en cause. Il convient donc de dégager la puissance publique de ses activités autoritaires dans les domaines économique et social et de la rétablir dans la plénitude de ses responsabilités souveraines et de ses pouvoirs régaliens. L'ordre et la sécurité sont les conditions premières de la liberté. La tâche principale de l'État est de les assurer. Un point, c'est tout.

Identité et libertés

Pour nécessaire qu'elle soit, cette remise en ordre n'est pas suffisante. Car les libertés ne sont pas désincarnées et abstraites: c'est à travers les communautés qu'elles existent.

Un mur s'écroule à l'Est sous les coups de boutoir des peuples opprimés. De tous les horizons de l'Europe asservie se sont élevés des cris d'espoir, et la liberté semble réapparaître à Berlin comme à Prague, à Riga comme à Varsovie, à Bucarest et à Sofia. Pourtant, que l'on ne s'y trompe pas, si une ère nouvelle s'ouvre pour l'Europe, nous la devons d'abord à la volonté des peuples. Ce que revendiquent les Européens de l'Est, c'est évidemment plus d'autonomie personnelle, moins de contraintes individuelles, mais ils aspirent aussi, avec non moins d'ardeur, à recouvrer leur autonomie collective en tant que peuple. Car les libertés telles que les conçoit notre civilisation européenne n'ont pas de sens en dehors du cadre communautaire.

Si la liberté est bien une invention, une re-création datée du XVIIIe siècle, les libertés, quant à elles, ne doivent rien à l'ère du “progrès” qui s'ouvre alors. A vrai dire, nos libertés sont à proprement parler constitutives de notre patrimoine européen et remontent aux origines mêmes de notre civilisation. Elles n'ont pas été décrétées un beau jour par quelques esprits éclairés, mais elles sont l'ouvre des peuples d'Europe qui ont lutté sans relâche pour les faire prévaloir tout au long de leur histoire multimillénaire.

L'idéal des libertés conquises au fil des siècles par les Européens ne nous vient pas seulement d'Athènes et de Rome: il a été vivifié par l'exigence de liberté individuelle qui présidait à la vie communautaire germanique et scandinave, en cela très proche de celle du monde celte. N'est-ce pas notre conception de la liberté qui s'exprimait déjà à travers cette fière maxime des Normands: “ Chacun, chez nous, est seigneur de lui-même ”? C'est aussi ce qu'affirmait, quelques siècles plus tard, Montaigne lui-même lorsqu'il écrivait que la liberté, c'est “ pouvoir toute chose sur soi7”.

Pour les peuples européens, les libertés se comprennent essentiellement dans le cadre du groupe. Chez les Indo-Européens, c'est par la naissance, comme le notait le professeur Haudry8, qu'on appartient au corps social et qu'on est à la fois “ membre du groupe ”, “ ami ” et “ homme libre”. De même, chez les Grecs et les Romains, sont libres ceux qui “ naissent de la souche ”. Les libertés concernent avant tout ceux qui sont nés du groupe, ce qui signifie qu'elles n'ont de sens qu'au regard de la communauté. Cette idée ancestrale a été pérennisée par le christianisme: pendant toute la période médiévale, les libertés en Europe ont toujours été le résultat d'un audacieux équilibre entre la reconnaissance de l'individu et la nécessité du groupe.

Aussi ne peut-on prétendre à la fois œuvrer pour les libertés et s'évertuer dans le même temps à détruire et la culture qui les a forgées et la nation nécessaire à leur épanouissement. Là encore, le retour de nos libertés suppose le maintien de notre patrie. Identité et liberté sont inséparables.

Soljenitsyne et le clochard

L'épanouissement des libertés implique également l'existence d'une discipline individuelle. L'homme libre n'est pas celui qui s'affranchit de toutes les règles. S'il s'engage dans ce chemin, il court le risque d'être livré au chaos de ses propres instincts et de devenir l'esclave de ses caprices. Comme l'écrit Yvan Blot, “ la liberté de l'homme demeure un effet, avant tout une disposition intérieure de l'âme: Soljenitsyne en prison était plus "libre" que tel clochard vivant soi-disant en toute liberté mais esclave de son caprice quand ce n'est pas de la drogue ou de l'alcool9”.

La liberté permissive détruit la liberté individuelle. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir de nombreux adeptes, notamment dans l'intelligentsia de gauche qui ne semble pas comprendre que cette pseudo-liberté conduit à l'absurde et au drame.

Le Parlement européen s'est saisi du problème des “transsexuels” et, dans une résolution votée par une large majorité, il a adopté le principe de la liberté de changer de sexe. A ce nouveau droit s'est d'ailleurs ajouté celui de pouvoir bénéficier du remboursement de la Sécurité sociale pour toutes les opérations chirurgicales nécessitées par l'exercice de cette nouvelle “liberté”. Cette audacieuse prise de position de l'Assemblée de Strasbourg ouvre-t-elle un nouvel espace de liberté? Sans doute, si l'on se réfère à la conception permissive de l'établissement! Cependant, après réflexion, comment ne pas voir dans cette décision le résultat risible d'une mauvaise conception de la liberté?

Par ailleurs, le développement inquiétant de la consommation de drogue dans notre pays est bien le symbole terrifiant de la liberté-licence. Le drogué est par excellence l'individu dégagé de tout interdit, de tout tabou, qui entend ne se reconnaître aucune discipline et qui finit par devenir l'esclave de son vice. Est-ce un hasard si la drogue se répand en France et en Europe? La société libérée, c'est la perte des libertés!

Les disciplines de civilisation

Aux origines, il n'y avait pas de liberté. Les hommes des temps reculés, qui vivaient en bandes, étaient rien moins que libres; de même, aujourd'hui, l'homme des tribus sauvages dispose d'une capacité d'action, de pensée et de choix, bref, d'une liberté beaucoup plus limitée que celle de l'homme européen. On ne naît pas libre, c'est une évidence. Le petit enfant reste longtemps dans la dépendance de ses parents. Et celui qui, comme le petit Victor, l'enfant sauvage du docteur Itard, ne bénéficie pas du soutien d'un groupe civilisé demeure à vie asservi à ses instincts. “L'homme ne s'est pas développé dans la liberté, écrit le professeur von Hayek, la liberté est le produit de la civilisation […] la liberté a été rendue possible par le développement graduel de la discipline de civilisation qui est en même temps la discipline de liberté10 ”

C'est en effet grâce à la civilisation et à ses règles que s'est progressivement élargi le champ des libertés concrètes: celles de l'individu par rapport au déterminisme de la condition sauvage, par rapport à l'arbitraire du plus fort, celles du groupe sur le monde et sur les autres communautés qui cherchaient à l'asservir.

Aussi les libertés sont-elles d'autant plus étendues que s'affirment les règles de civilisation. En brisant ces normes, on risque de retomber dans l'anarchie et de se rapprocher de l'état sauvage et de la servitude. Lorsque le prestige d'une civilisation se ternit, il se produit un affaiblissement sournois des libertés.

Aussi faut-il, pour défendre la liberté, rétablir ces règles et restaurer leur autorité. C'est une lutte de tous les instants, car une civilisation naît de la volonté de dépassement qui anime un peuple. Or, dans ce domaine, rien n'est jamais acquis. Comme nous le rappelle Arnold Gehlen, “ les tendances à la décadence sont toujours naturelles ”.

Les libertés - il faut s'en convaincre - sont d'abord une conquête collective. Maurras le disait: “ Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent11. ”

Le travail du pianiste

La liberté doit être aussi pour tout homme une conquête individuelle, car elle est non pas un cadeau de la nature, mais une simple potentialité. Il importe donc que chacun la développe autant que sa volonté le lui permet. Le pianiste au sommet de la maîtrise de son art est libre devant son piano, car il peut en tirer tous les sons et toutes les mélodies qu'il désire. Mais cette liberté, il ne l'a acquise qu'au prix d'un travail exigeant et d'une discipline de fer.

L'homme libre est celui qui a su se construire une personnalité. Les héros, exemples mythiques de la mémoire de notre civilisation, ont tous en commun cet idéal de la maîtrise de soi, qu'il s'agisse du chevalier du Moyen Age, du gentleman anglo-saxon ou de l'honnête homme du XVIIe siècle.

Actuellement s'opposent les deux conceptions antagonistes de l'épanouissement personnel: celle de la “ maîtrise de soi ” et celle de la “ réalisation de soi ”. La société molle d'aujourd'hui propose à l'homme de se réaliser lui-même, c'est-à-dire de se laisser aller à ses pulsions, à ses instincts, à ses désirs et, pour y parvenir, de rejeter toute contrainte: la “ pleine liberté ”, dans ce contexte, c'est le retour à l'état de nature.

L'idéal de la maîtrise de soi est au contraire celui de la formation d'une personnalité qui transcende l'état naturel. Il exige volonté, effort, en un mot, caractère, mais, à celui qui l'adopte, il offre la liberté, celle définie par le proverbe prussien: “ Être libre, c'est faire ce que l'on doit. ” La liberté est alors conçue comme le résultat d'un accomplissement personnel impliquant le sens du devoir et des responsabilités.

Or, aujourd'hui, ces notions s'estompent. En matière pénale, la doctrine et la pratique diluent la responsabilité des criminels et des délinquants: “ N'oublions pas qu'ils sont aussi victimes de la société ”, nous dit-on. Mais comment ne pas voir qu'une telle conception met en cause l'idée même de la liberté de l'homme?

De même, la réforme du statut de la fonction publique de 1983 procède à une innovation fort symptomatique: dans le texte de la nouvelle loi, les garanties offertes aux fonctionnaires sont énoncées avant les obligations auxquelles ils sont soumis et cela contrairement aux usages anciens qui plaçaient toujours la liste des devoirs avant celle des droits. A l'école, l'enseignement valorise à l'excès la spontanéité et la créativité de l'élève aux dépens de l'apprentissage des disciplines culturelles. La pédagogie non directive est incapable de former des personnalités structurées.

Dans un autre registre, les journalistes refusent de voir leur liberté contrebalancée par un code de déontologie et entendent apprécier eux-mêmes leur responsabilité. Mais il n'est pas de liberté sans sanctions: et où se situent dès lors celles auxquelles devrait normalement les exposer l'exercice de leur métier?

Obligations, devoirs, déontologie, la liberté ne peut s'épanouir qu'avec le retour du sens des responsabilités.

L'homme de caractère

“ Face à l'événement, c'est à soi-même que recourt l'homme de caractère. Son mouvement est d'imposer à l'action sa marque, de la prendre à son compte, d'en faire son affaire. Et, loin de s'abriter sous la hiérarchie, de se cacher dans les textes, de se couvrir des comptes rendus, le voilà qui se dresse, se campe et fait front. Non qu'il veuille ignorer les ordres ou négliger les conseils, mais il a la passion de vouloir, la jalousie de décider. Non qu'il soit inconscient du risque ou dédaigneux des conséquences, mais il les mesure de bonne foi et les accepte sans ruse. Bien mieux, il embrasse l'action avec l'orgueil du maître, car, s'il s'en mêle, elle est à lui ; jouissant du succès pourvu qu'il lui soit dû et lors même qu'il n'en tire pas profit, supportant tout le poids du revers non sans quelque amère satisfaction. Bref, lutteur qui trouve au-dedans son ardeur et son point d'appui, joueur qui cherche moins le gain que la réussite et paie ses dettes de son propre argent, l'homme de caractère confère à l'action sa noblesse; sans lui morne tâche d'esclave, grâce à lui jeu divin du héros12. ” Cette belle peinture de l'homme de caractère brossée par le général de Gaulle montre bien que la liberté est le produit de la discipline personnelle et du sens des responsabilités. Aussi convient-il de ne pas se laisser abuser par l'idée même de liberté et de ne pas confondre la conception permissive de l'établissement avec celle exigeante que nous prônons. L'une renvoie à la jouissance, l'autre fait appel à la volonté et à l'effort. L'une procède d'une vision hédoniste de l'existence, l'autre se rattache à une volonté de dépassement. L'une conduit à la dépendance et à une servitude insidieuse, l'autre à l'autonomie et à la capacité d'agir. L'une est le produit du déracinement, l'autre se nourrit aux sources de notre civilisation.

La flamme de notre survie

Les libertés sont l'un des principes fondateurs du génie européen. Elles découlent donc directement des valeurs de notre culture. Que celle-ci s'affaiblisse et nos libertés s'éteindront.

Soyons donc intransigeants: le combat pour nos libertés, c'est le combat pour notre peuple, notre nation et notre civilisation. La liberté, c'est la flamme de notre survie.

1. Platon, la République, livre VII, Gamier, rééd.

2. Ernst JUnger, Journal, IV, 6 septembre 1945.

3. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gallimard, rééd. 1961.

4. Julien Freund, l'Essence du politique, Sirey, 1965.

5. Le Figaro-Magazine, 16 septembre 1989.

6. Friedrich von Hayek, Droit, Législation et Liberté, PUF, 1983.

7. Montaigne, Essais, III, xii, Gallimard.

8. Jean Haudry, les Indo-Européens, PUF, 1981.

9. Yvan Blot, les Racines de la liberté, Albin Michel, 1985.

10. Friedrich von Hayek, op. cit.

11. Charles Maurras, in l'Action française, 1908.

12. Charles de Gaulle, le Fil de l'épée, Pion, 1971.



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