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Le chagrin et l'espérance

Sommaire :
Prologue: Pour tourner la page
Chapitre 1: Le précédent inacceptable
Chapitre 2: Les dérives suicidaires
Chapitre 3: La purge à tout prix
Chapitre 4: Le sursaut salvateur
Chapitre 5: L'épreuve nécessaire
Chapitre 6: Le nouveau départ



Chapitre 1
Le précédent inacceptable

De l'université d'été de Toulon à la nomination du directeur de la campagne européenne

Bruno Mégret, il y a six mois, vous étiez le numéro deux d'un Front national à 15 %. Mais, en quelques mois, tout a basculé. Certains pensent que vous avez tout perdu. Avez-vous aujourd'hui des regrets ?

Non, je n'ai pas de regrets ou, plutôt, pas de remords. Bien sûr, je regrette la crise qui a affecté le courant national et que, personnellement, j'ai ressentie comme une tragédie. Ces bouleversements, je le sais, ont constitué un drame politique mais aussi sentimental pour tous ceux qui les ont vécus, car ils se sont produits au sein d'une véritable famille dont je me sentais partie prenante. Je partage donc la déception et la peine des militants qui ont craint de voir le fruit d'une longue période de combat partir en fumée. Mais, justement, ce qui m'a guidé tout au long de ces mois difficiles, c'est le respect de ces mêmes militants et des sacrifices immenses qu'ils ont consentis au cours des années passées. Je crois pour ma part avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour permettre à nos idées de survivre à cette crise et à notre combat d'en sortir rénové, libéré des entraves lepénistes. J'ai le sentiment d'avoir accompli mon devoir. Voilà pourquoi je n'ai aucun remords.

Et votre situation personnelle ?

Je dois vous dire que ce n'est pas elle qui me soucie. Car je crois que si l'on ne s'intéresse qu'à sa carrière, on ne peut rien entreprendre de grand pour son pays. Lors des troubles que nous avons connus, je n'ai été préoccupé que par la défense de notre idéal. A mes yeux, les choses étaient claires : si nous laissions faire Le Pen, le Front national entrait dans une régression inéluctable. Car, pour lui, notre mouvement était devenu un instrument qui ne devait plus servir au triomphe de nos idées, mais dont il devait pouvoir user à sa guise, au gré de ses intérêts personnels et même de son humeur. Et cela, nous ne pouvions l'accepter, car, pour nous, au contraire, le Front était au service de notre idéal et de sa victoire à venir.
Et il faut comprendre que, si nous n'avions pas réagi face aux menées de son chef, le FN serait tout aussi affaibli que l'est aujourd'hui l'organisation résiduelle qui l'entoure. Avec cette différence capitale que le Mouvement national républicain n'existerait pas pour assurer la relève et l'avenir de notre combat.

Avec le recul, est-ce que vous ne regrettez pas d'avoir critiqué la volonté de Jean-Marie Le Pen de présenter son épouse Jany aux élections européennes ? Est-ce qu'un désaccord sur la tête de liste valait l'éclatement du Front national ?

Il est évident que la désignation de la tête de liste pour les élections européennes ne valait pas une crise majeure au sein du FN. Mais là n'était pas le véritable enjeu de cette candidature. En réalité, le problème qui s'est posé, c'est que, pour la première fois, Le Pen s'apprêtait à prendre ouvertement une décision contraire à l'intérêt du mouvement dans le seul but de préserver ses propres avantages. Et ce précédent jetait une ombre menaçante sur l'avenir du mouvement, car il aurait ouvert la voie à d'autres décisions du même genre qui auraient progressivement détruit celui-ci. En septembre 1998, le Front national se trouvait donc à la croisée des chemins : s'il acceptait cette décision sans protester, il s'engageait sur la voie de la régression. C'est ce précédent qu'il ne fallait pas laisser s'établir.

Sur le fond, que reprochiez-vous de si grave à Jany Le Pen ?

Soyons clair ! Je ne reprochais absolument rien à Jany Le Pen qui d'ailleurs émettait elle-même les plus grandes réserves quant à sa capacité à assumer la mission que voulait lui confier son mari1. Mais, quelle que soit l'amitié que je lui portais, je n'en étais pas moins persuadé que sa candidature était dommageable pour le Front national. L'élection européenne est une élection difficile qui méritait à mon sens que nous présentions une tête de liste rompue à la dialectique politique, et non pas une novice, aussi sympathique soit-elle. Mme Le Pen aurait été incapable de soutenir le moindre débat télévisé, si bien que nous aurions été amenés, soit à ne pas y participer, soit à y être ridiculisés, ce qui pour un mouvement de l'importance du Front national était vraiment impensable.

Mais vous avez pourtant vous-même présenté votre épouse à Vitrolles pour répliquer à votre invalidation ?

Je ne crois pas que les deux situations soient comparables. La France n'est pas une commune. Dans une campagne municipale, il s'agit, comme l'a d'ailleurs fait mon épouse, d'aller de porte en porte, d'établir un contact direct avec les habitants. Cela n'a rien à voir avec une campagne d'ampleur nationale comme les européennes qui exige la tenue de grands meetings et la participation à des émissions de radio et de télévision. Dans une campagne municipale, il faut animer une équipe de quelques dizaines de militants, alors que, dans une campagne nationale, c'est tout un mouvement qu'il faut dynamiser et entraîner. De surcroît, mon épouse n'a pris la place de personne. Elle avait l'accord de tous. Et, si j'avais été invalidé pour des élections plus importantes comme les régionales, il ne me serait jamais venu à l'idée d'imposer mon épouse comme candidate tête de liste dans les Bouches-du-Rhône à la place d'élus aguerris tels que Marie-Claude Roussel, Daniel Simonpieri ou Damien Bariller.

Pourtant, vous ne vous êtes pas contenté d'émettre des réserves sur Mme Le Pen comme tête de liste. Vous avez également posé votre propre candidature. Vous plaidiez donc aussi pour votre promotion ?

Mais non, pas du tout ! Franchement, mon souci n'était pas alors de travailler à ma promotion. Si tel avait été le cas, mon intérêt aurait été de me taire ou d'approuver béatement le projet de Le Pen. Je ne suis pas naïf et je savais qu'il me reprocherait longtemps de m'être opposé à son idée. Si d'aventure il me restait une chance d'être tête de liste ou même second, alors mes prises de position les ruinaient définitivement. Ce n'est donc pas par ambition personnelle que j'ai fait cette déclaration. D'autres, qui feignaient de trouver l'idée de "Jany" vraiment épatante, ne se privaient pas de la critiquer en privé. Mais, en bons courtisans, ils savaient que leurs louanges étaient le prix à payer pour rester député européen ou pour le devenir. Telle n'est pas ma conception de la politique. C'est pourquoi j'ai dit ce que j'avais à dire, dans l'intérêt du mouvement et aussi pour me faire l'interprète de la vague de protestation qui montait de la base. L'immense majorité des militants trouvait la candidature de Mme Le Pen inadaptée et ne se privait pas de le faire savoir, certains allant jusqu'à menacer de déchirer leur carte si elle se confirmait.

Face à ces critiques, quels arguments Jean-Marie Le Pen avançait-il pour justifier la candidature de sa femme ?

Le Pen prétendait pour sa part faire de son épouse le symbole de l'injustice qui le frappait. Comme vous le savez, il était alors sous le coup d'une condamnation à deux ans d'inéligibilité prononcée en première instance par le tribunal de Versailles, à la suite des incidents qui avaient eu lieu à Mantes durant la campagne des élections législatives de 1997. Venu soutenir sa fille Marie-Caroline, candidate du Front national, Le Pen s'était retrouvé en butte à une troupe de manifestants de Ras-l'-Front, menée par le maire socialiste de Mantes-la-Ville, Mme Peulvast-Bergeal. Il s'agissait d'un véritable traquenard, tendu par des nervis, auquel tout candidat du Front a l'habitude d'être confronté. Poursuivi au motif qu'il aurait molesté l'élue socialiste, ce qui est parfaitement mensonger, il avait été scandaleusement condamné à deux ans d'inéligibilité.

Et Jean-Marie Le Pen souhaitait faire de la campagne européenne une occasion de protester contre cette condamnation ?

Oui, il pensait que sa condamnation pourrait susciter une vive émotion populaire qui provoquerait une vague de vote en faveur de son épouse. C'est ce qu'il a répété bien plus tard lors de son discours à la fête des BBR : "Jany saura cristalliser l'indignation des Français2." Mais cette stratégie était en réalité totalement illusoire. Quel que soit en effet le caractère injuste de sa condamnation, toutes les images de violence qui avaient été montrées à cette occasion - et dont l'adversaire n'aurait pas manqué de faire une nouvelle exploitation pendant la campagne - faisaient apparaître la décision du tribunal comme légitime aux yeux de nombreux Français. Même parmi les mieux disposés à son égard, certains soulignaient, à juste titre, que rien n'obligeait Le Pen à se jeter lui-même dans la mêlée et qu'une fois de plus, il avait donné des verges pour se faire battre. Les affaires judiciaires à répétition dont il était l'objet avaient fini par créer, jusque dans les rangs du Front national, un effet de lassitude qu'il aurait été bien imprudent de ne pas prendre en compte, mais que Le Pen se montrait incapable d'appréhender.

Si bien que le Front national a organisé, avant même les européennes, une campagne de protestation contre cette condamnation ?

Effectivement. Le Pen et son gendre, Maréchal, ont lancé une campagne de grande ampleur sur ce sujet. Deux manifestations successives ont été organisées à Versailles, les militants étant invités à venir en car de toute la France. Mais, en dépit des moyens considérables mis en œuvre, le résultat de cette démonstration a été des plus relatifs. Le Pen lui-même s'en est d'ailleurs rendu compte puisque, pour l'organisation d'un collage national d'affiches sur ce thème, il a été demandé aux secrétaires départementaux de se faire prendre en photo, le pot de colle et le balai à la main, pour bien prouver qu'ils y avaient participé. Comme me le confiait alors un élu passablement excédé, "notre slogan n'était plus Le Pen défend les Français, mais le FN défend Le Pen !"
Il s'agissait en effet d'une dérive particulièrement grave puisque le mouvement finissait par se battre, non plus pour ses idées, mais pour défendre son président dans les affaires judiciaires qui s'accumulaient sur sa tête et qu'il avait souvent lui-même provoquées. En agissant de la sorte, le FN cessait d'être un parti politique pour devenir un simple syndicat de défense des intérêts de Le Pen et de sa famille. N'est-il d'ailleurs pas extrêmement révélateur que, dans les derniers mois précédant la crise, le Front national se soit mobilisé deux fois à Versailles pour soutenir Le Pen, mais qu'il ait été absent des manifestations organisées dans cette ville pour protester contre la modification de la Constitution exigée par le traité d'Amsterdam ? La perspective de voir notre pays privé de sa souveraineté devenait donc pour le FN moins importante que le procès de Le Pen !

N'avez-vous pas éprouvé aussi un certain dépit de ne pas apparaître aux yeux de Jean-Marie Le Pen comme son remplaçant naturel ?

Sincèrement, je pense que ma candidature était à la fois légitime et naturelle. En effet, dès lors que Le Pen est empêché d'être candidat, comment justifier que seule son épouse soit présentée comme capable de le remplacer ? Cela revenait à admettre implicitement que Le Pen était un homme seul et le Front national une sorte de groupuscule de nature familiale dépourvu de cadres de valeur. Mais, à vrai dire, la réaction de Le Pen ne m'a pas étonné parce que, dans toute cette affaire, il n'avait en réalité qu'une préoccupation : éviter que je ne conduise la liste car cela aurait renforcé ma notoriété, et cela il ne pouvait le supporter.
Dans une interview qu'il a donnée au Figaro le 20 juillet 1998, le journaliste lui demandait s'il n'existait pas aussi des arguments en faveur de ma candidature. Et Le Pen de répondre : "Si on choisit quelqu'un d'autre qu'un membre de ma famille, beaucoup peuvent y prétendre dans notre parti3." M. Le Pen révèle là, a contrario, le fond de sa pensée. Il sait que, parmi les membres du Front national, ma candidature est la plus naturelle. Mais comme cette idée lui est insupportable, il change d'optique et se place dans une logique familiale. Voilà la vraie raison de la candidature de Mme Le Pen : mettre en œuvre la stratégie dite du TSM, "Tout Sauf Mégret !"

Est-ce qu'en contestant la candidature de Mme Le Pen, vous n'êtes pas tombé dans un piège tendu par Jean-Marie Le Pen ? En d'autres termes, ne lui avez-vous pas offert l'occasion qu'il attendait pour vous sanctionner ?

(Silence.) Certains le disaient, mais je crois qu'en l'affirmant, ils essayaient surtout de trouver une explication valorisante à une idée aberrante. Je me suis aussi posé la question, mais je vous ai déjà dit que ce n'est pas mon intérêt personnel qui m'a guidé dans ma réaction, sinon, en effet, je serais resté coi. En tout cas, piège ou non, la candidature de Mme Le Pen a été une erreur politique majeure de la part de Le Pen. Rendre publique l'hypothèse d'une candidature de son épouse avant même que les juges ne se prononcent en seconde instance sur l'affaire de Mantes-la-Jolie, c'était se comporter comme un homme condamné d'avance. Et c'était surtout, comme la suite l'a montré, s'affaiblir politiquement en se discréditant aux yeux de ses militants. C'est la raison pour laquelle je lui avais conseillé de tenir secrète sa riposte jusqu'à une éventuelle inéligibilité définitive, comme je l'avais fait moi-même avec mon épouse à Vitrolles. Mais, comme chacun sait, il ne m'a pas écouté.

Mais, dans ces conditions, pourquoi vous être prononcé publiquement sur cette question en donnant une interview au journal le Parisien ?

Alors, là, je vous arrête tout de suite. Ce n'est pas moi, mais Le Pen qui a lancé le débat dans la presse. A tel point que j'ai appris moi-même la candidature de son épouse, non de la bouche de Le Pen, mais par les médias ! Sur le fond, j'étais bien entendu favorable à ce que le secret en soit gardé. Mais, au lieu de conserver son idée pour lui, Le Pen a commencé à en parler, notamment lors d'une réunion tenue à Nantes le 14 juin 19984. Pour la petite histoire, il faut savoir qu'à l'issue de ce meeting, les journalistes n'avaient pas repris cette révélation. Et c'est M. Maréchal qui aurait été chargé de la relancer sous forme de confidence jusqu'à ce qu'enfin elle soit imprimée. A partir de là, comme il le souhaitait, l'information a commencé à faire son chemin dans les médias.
Je dois dire qu'à l'époque, je n'accordais à ces rumeurs journalistiques qu'un crédit relatif tant l'idée me paraissait absurde. C'est pourquoi, lorsque les journalistes me sollicitaient sur le sujet - et vous pensez bien qu'ils ne s'en sont pas privés -, je me contentais de répondre que la question n'était pas d'actualité. Ce qui était parfaitement exact puisque la Cour d'appel de Versailles ne devait rendre son jugement qu'en novembre. Rien n'obligeait donc Le Pen à en parler. Et surtout pas à la presse ! Mais, en réalité, je crois qu'il voulait tous nous mettre devant le fait accompli.

Vous voulez dire que Jean-Marie Le Pen ne vous a pas consulté en privé sur cette idée ?

La première fois que Le Pen nous a parlé de son projet, c'était lors d'un bureau exécutif qui se tenait à Montretout le 6 juillet. Soit plusieurs semaines après ses premières déclarations à la presse. D'emblée, il nous a annoncé que, dans le cas où il serait inéligible, il envisageait de présenter sa femme. Nous étions tous abasourdis ! Cette révélation a été suivie d'un long silence dont le sens était sans équivoque. Chacun des participants comprenait en effet qu'il s'agissait d'une perspective néfaste pour le Front national.
Le silence s'est prolongé jusqu'à ce que Le Pen, agacé par l'accueil glacial réservé à son propos, nous somme de donner notre avis. Bruno Gollnisch s'est alors décidé à chanter les louanges de ce projet. A l'entendre, il s'agissait d'une idée géniale qu'il conviendrait d'ériger en règle systématique chaque fois qu'un membre du Front national serait invalidé ! Mais, après cette déclaration courtisane, le silence est retombé. Dominique Chaboche, pourtant vieux compagnon de Le Pen, a fait valoir que cette candidature pouvait poser des problèmes, ce qui, dans le mode de fonctionnement autocratique du mouvement, était d'une audace inouïe pour un homme comme Chaboche. Quant aux autres membres du bureau exécutif, ils sont restés d'un mutisme total, ce qui était, s'agissant d'eux, une forme affirmée de réprobation.

Vous n'avez pas saisi cette occasion pour donner votre avis ?

Si, bien sûr ! Je lui ai fait part de mes réserves quant à la capacité de Mme Le Pen à assumer ce rôle dans les médias. Le Pen a alors explosé : "Dites-le que vous êtes contre ! Dites-le que vous êtes contre !" Connaissant la psychologie de l'intéressé, j'ai renvoyé les explications détaillées à une rencontre ultérieure en tête à tête. Je lui ai fait valoir que tout cela était nouveau pour moi, que ce n'était qu'une première réaction et que la question méritait réflexion. L'affaire en est restée là. Le Pen avait l'intention d'en parler l'après-midi en bureau politique, mais, vu la réaction du bureau exécutif, il a renoncé à le faire.

C'est donc deux jours plus tard que vous vous rendez à Montretout pour préciser votre position ?

Oui. Dès le lendemain, j'ai sollicité une entrevue avec Le Pen. Ce rendez-vous a eu lieu le 8 juillet dans son bureau de Montretout. Je lui ai alors longuement exposé les raisons pour lesquelles la candidature de son épouse ne me paraissait pas une bonne idée.

Comment a-t-il réagi à vos arguments ?

Je dirais que la discussion a été (sourire)... très vive ! Il a d'abord tenté de contrer un à un mes arguments, puis il a tout balayé en allant à ce qui était pour lui l'essentiel : "Mais, de toute façon, cela ne peut pas être vous la tête de liste ! Vous n'êtes pas assez présent au Parlement européen !" Je me suis gardé de lui répondre que je l'étais autant que lui et sûrement beaucoup plus que son épouse. Je lui ai simplement dit que ses propos tombaient mal, car je venais justement lui présenter ma candidature à cette fonction. En application du principe naturel selon lequel, lorsque le chef est empêché, c'est son second qui le remplace. Il est devenu tout rouge et silencieux et, faisant un effort visible pour se maîtriser, il a pris un ton radouci pour admettre que tout cela n'était pas d'actualité, que l'on pourrait commander quelques sondages pour juger de la meilleure configuration et qu'après tout on aurait tout le temps d'en reparler...

Vous vous quittez donc avec la ferme intention de ne pas rendre publiques vos positions respectives ?

Bien entendu. Car, dans mon esprit, la question n'est pas encore tranchée et elle n'a pas à l'être avant que la Cour d'appel de Versailles n'ait rendu son arrêt. Car, si Le Pen venait à conserver ses droits électoraux, la question ne se poserait plus. De surcroît, l'idée avancée par Le Pen de recourir à des sondages était tout à fait rassurante, car elle laissait croire que la décision finale serait prise au regard de l'intérêt du mouvement et en dehors de toute précipitation, les sondages ne pouvant être réalisés avant la rentrée de septembre. J'ai donc été extrêmement surpris, les vacances venues, en découvrant dans la presse une série d'articles de plus en plus explicites sur la candidature de Mme Le Pen.
Jour après jour, les hésitations de Jany Le Pen s'étalaient dans les journaux au point de constituer le véritable feuilleton politique de l'été. Un feuilleton à rebondissements d'ailleurs. Souvenez-vous : le 20 juillet, Le Pen déclare au Figaro qu'il envisage la candidature de sa femme. Le lendemain, l'intéressée feint l'étonnement et répond dans France-Soir qu'elle n'est pas au courant de ce projet et qu'elle "ne souhaite absolument pas être candidate5". Le Pen lui répond à nouveau dans France-Soir qu'il la mettrait au courant et qu'il se faisait fort de la convaincre6. Et ainsi durant tout l'été. A qui fera-t-on croire que le couple Le Pen ne pouvait pas se parler autrement que par journaux interposés ? Il est clair qu'il s'agissait là d'un faux suspense mais d'une vraie campagne de presse destinée à habituer les gens à cette idée, de sorte que, le moment venu, chacun ne puisse que s'incliner devant le fait accompli. Cette précipitation à porter la question sur la scène publique confirmait mes craintes : Le Pen avait décidé d'imposer la candidature de sa femme au mouvement par le truchement des médias.

Face à cette campagne de presse orchestrée en faveur de Mme Le Pen, comment décidez-vous de réagir ?

Durant tout cet été-là, j'ai longuement réfléchi à la situation dans laquelle se trouvait le FN, car je mesurais à quel point nous risquions de vivre une phase critique de son histoire. Au-delà même des élections européennes, et du ridicule qui risquait de rejaillir sur l'ensemble du mouvement, c'est tout ce que révélait cet épisode sur la nature même du Front national qui m'a tourmenté. Il apparaissait en effet clairement à travers cette candidature que Le Pen considérait son parti non comme un mouvement adulte et autonome, mais comme une propriété personnelle. Dès lors, il devenait manifeste que son ambition ne dépassait pas sa propre personne et qu'il n'entendait nullement assurer ni même permettre la pérennité du Front national. A l'évidence, sa seule préoccupation consistait à jouir de sa position et à gérer à des fins personnelles son fonds de commerce politique.

C'est à ce moment que vous avez pris la décision de contre-attaquer par un entretien accordé au Parisien ?

Comprenez-moi bien, ce n'était pas une contre-attaque. Je me suis trouvé face à un dilemme : me soumettre ou réagir. Mais, comme dans tout dilemme, chacune des possibilités présente de graves inconvénients. Ne pas se taire, c'était prendre le risque de provoquer une crise interne au FN. Se taire, c'était permettre à Le Pen de prendre des décisions contraires à l'intérêt du mouvement et laisser se créer un précédent inacceptable conduisant à une dérive mortelle pour le Front national. Car, de toute évidence, cette décision aurait été suivie de nombreuses autres, dans l'intérêt exclusif de Le Pen et de sa famille. Après avoir longuement réfléchi, j'ai considéré que le risque d'un trouble interne était somme toute limité. Le Front national en avait vu d'autres et ce n'était pas une colère de Le Pen qui allait le mettre en péril. En revanche, il était essentiel de faire comprendre à ce dernier que le FN ne lui appartenait pas et que nous ne le laisserions pas casser son jouet au gré de ses caprices. Puisque Le Pen prenait sciemment des décisions contraires à l'intérêt du Front national, il fallait défendre le Front national contre son président.

Pensez-vous qu'un article dans le Parisien était la meilleure façon d'obtenir de Jean-Marie Le Pen qu'il change d'avis ?

Cet article était en fait devenu inévitable. En effet, tout au long de l'été, je m'étais gardé de répondre aux sollicitations des journalistes qui n'avaient pourtant cessé de me harceler pour obtenir ma réaction à propos de la candidature de Mme Le Pen. Mais, le 25 août, s'ouvrait l'université d'été du Front national et, à cette occasion, les journalistes ne manqueraient pas de m'assaillir de questions sans que je puisse cette fois me dérober. C'est pourquoi, plutôt que de répondre dans l'agitation, j'ai préféré prendre les devants en acceptant de répondre aux questions d'un journaliste du Parisien qui m'avait proposé de faire paraître un entretien le premier jour de l'université. Ainsi, les choses seraient claires et je n'aurais pas à y revenir.
Dans cette interview, je développais en substance quatre points : ma condamnation du jugement de première instance qui déclarait Le Pen inéligible, mon regret de voir la question de la tête de liste posée publiquement et mon opinion sur la candidature de Mme Le Pen exprimée dans les termes le plus mesurés possible. J'ai simplement dit : "Je considère que la candidature de Mme Le Pen, quelle que soit l'amitié que je lui porte, n'est pas une bonne idée. Je l'ai dit à Jean-Marie Le Pen7." Enfin, je confirmais, cette fois publiquement, ma candidature à la tête de liste.

Certains pensent que vous avez commis une erreur tactique en révélant publiquement votre candidature à la tête de liste ?

Sincèrement, je ne le pense pas. D'ailleurs, avais-je vraiment le choix ? Comme le prouvait la campagne de presse orchestrée autour de son épouse, Le Pen agissait comme si notre conversation du 8 juillet n'avait pas eu lieu et comme s'il n'avait pas été saisi de ma propre proposition. Dès lors qu'une candidature était sur la place publique, il était naturel que la mienne le fût également. Quant au fond, je me suis porté candidat pour montrer concrètement qu'il y avait une autre solution que celle présentée par Le Pen - solution qui semblait au demeurant naturelle à tous - et aussi parce que de nombreux militants m'avaient poussé à me mettre en avant. Je voulais également lancer un signal fort en direction de l'opinion. Les Français devaient savoir que la décision contestable d'imposer son épouse comme tête de liste était une décision personnelle de Le Pen qui n'engageait que lui. Ainsi, le mouvement se trouvait préservé du ridicule qui ne manquerait pas d'en résulter. Le Pen pouvait bien nous imposer une mauvaise décision contre notre volonté, en revanche, il ne pouvait nous obliger à en chanter les louanges et à en endosser les conséquences néfastes. De surcroît, la pluralité des candidatures à la candidature aurait présenté un avantage considérable pour le Front national. En permettant aux instances de désigner le candidat de leur choix, le Front national serait apparu aux yeux de tous comme un mouvement fonctionnant selon une véritable démocratie interne. Je pense que les Français en auraient été très favorablement impressionnés et qu'ils y auraient vu un signe tangible de la maturité qui était devenue la nôtre. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours pris soin de dire que je me soumettrais au verdict des instances. Mais force est de constater que Le Pen, lui, était totalement rétif à cette façon de procéder car il n'avait de toute évidence pas perçu cette nouvelle maturité de notre mouvement.

Oui, mais en acceptant de consulter les instances, et tout particulièrement le comité central, Jean-Marie Le Pen n'aurait-il pas pris le risque d'être gravement désavoué ?

Mais le choix éventuel par les instances d'une tête de liste autre que son épouse n'aurait pas été en soi un désaveu ! Elle n'aurait pu l'être que dans la mesure où Le Pen faisait de cette question une affaire personnelle. C'est Le Pen qui a donné à cette discussion, somme toute banale dans un parti politique, la forme d'un conflit. C'est parce qu'il s'impliquait lui-même avec violence dans ce débat qu'il prenait en retour le risque d'être désavoué. Il ne tenait qu'à lui de dépassionner la controverse. En prenant de la hauteur comme il convient à un chef de mouvement, il se serait préservé par avance de tout risque de désaveu. Mais, comme la suite l'a montré, cette sagesse propre aux rassembleurs l'avait totalement quitté.

Vous qui connaissiez Jean-Marie Le Pen, vous n'avez pas imaginé alors qu'il prendrait vos propos pour une déclaration de guerre ?

(Soupir.) Je me doutais bien qu'ils ne lui feraient pas plaisir et que nous traverserions des moments d'autant plus difficiles qu'avec le temps, le caractère autocratique de Le Pen s'était considérablement accentué et qu'il ne supportait plus la moindre contradiction. Mais, pour ma part, ayant dit ce que j'avais à dire, j'entendais bien m'attacher à faire baisser la pression. Le matin même de la parution de mon entretien dans le Parisien, j'ai téléphoné à Le Pen pour lui expliquer les raisons de mes propos. Je ne vous cache pas que notre conversation a été des plus sèches. Il comparait déjà mon initiative à celles d'anciens dissidents du Front national ! Dès lors, je n'ai pas été étonné que l'université se déroule dans un climat extrêmement tendu.

Quel accueil avez-vous reçu de la part des participants à l'université d'été ?

L'immense majorité des cadres et des militants présents m'a réservé un accueil amical et chaleureux. Ils avaient bien sûr tous lu l'article du Parisien et ils étaient soulagés de voir quelqu'un se faire l'interprète de leur sentiment. Ils se disaient : enfin quelqu'un a osé soulever la chape de plomb qui s'abattait sur le mouvement. En émettant des réserves sur la candidature de Mme Le Pen, j'avais exprimé tout haut ce qu'ils pensaient tout bas et ils m'en témoignaient une grande reconnaissance. Cependant, il régnait en même temps une atmosphère très lourde à cette université, car les mêmes qui me félicitaient semblaient inquiets de l'attitude sectaire, voire haineuse, qu'affichaient dans les couloirs les courtisans de Le Pen.

On a beaucoup parlé durant la crise du rôle délétère joué par l'entourage de Jean-Marie Le Pen. Pensez-vous qu'il était alors devenu un homme sous influence ?

Il est certain que Le Pen était entouré d'une troupe pressante de courtisans qui avaient pris au fil des années un poids considérable. Sa famille elle aussi a joué progressivement un rôle de plus en plus important et de plus en plus néfaste à la cohésion interne du Front. Chacun pense notamment à la place qu'occupe à ses côtés son gendre, M. Maréchal, dont la personnalité est tout entière contenue dans cette formule colportée par ses collègues du FN résiduel : "son ambition est inversement proportionnelle à son talent." Préoccupé avant tout de ses intérêts, Maréchal aura su se faire détester de tout le mouvement et aura, par ricochet, contribué à ternir considérablement l'image de son beau-père.
Mais tout ceci est, somme toute, secondaire, car je considère qu'un chef est toujours responsable de son entourage. C'est lui qui, en dernier ressort, choisit les gens qu'il veut écouter. Décrivez-moi votre entourage, je vous dirai qui vous êtes. Si vous prêtez l'oreille aux menteurs et aux flagorneurs, c'est d'abord parce que vous aimez à vous faire bercer de louanges. Ce n'était donc pas son entourage qui manipulait Le Pen, mais plutôt ce dernier qui se servait de sa "cour" pour faire ce qu'il n'osait commettre lui-même, comme on a d'ailleurs pu le constater durant cette université d'été. Dans cette affaire, Le Pen n'a pas été victime de son entourage. Il porte l'entière responsabilité de ce qui s'est passé.

Vous pensez que Jean-Marie Le Pen téléguidait contre vous les attaques de ses proches ?

Bien entendu. S'il n'avait reçu des assurances auprès de Le Pen, jamais un homme comme Jean-Claude Martinez ne se serait permis de m'attaquer publiquement avec autant de virulence. Il est allé jusqu'à me comparer dans la presse à Kabila, le dictateur zaïrois, et n'a pas hésité à déclarer à mon encontre : "Comme il y a des enfants prématurés, il y a des leaders prématurés. Il faut les mettre sous couveuse pour éviter les accidents qui menacent ces enfants nés avant terme. Certains enfants jouent au cow-boy, d'autres à la tête de liste8." Toutefois, le courage n'est pas, c'est connu, le trait de caractère dominant de Jean-Claude Martinez. En se répandant ainsi dans les médias, il jouait donc, en réalité, les poissons pilotes. D'ailleurs, ses attaques publiques, totalement contraires aux règles internes du Front national, n'ont jamais fait l'objet de sanctions. Le Pen le couvrait parce qu'il ne faisait qu'exprimer sur un mode bouffon la pensée profonde qui était la sienne.

Dans ces conditions, comment pouviez-vous espérer que les choses rentrent dans l'ordre ?

Je pensais que nous étions alors au paroxysme de la crise. En faisant connaître mon opinion, j'avais commis aux yeux de Le Pen une sorte de crime de lèse-majesté. Et son entourage immédiat, qui de tout temps avait cherché à me contrer, déversait de l'huile sur le feu, pensant que l'heure était venue de m'abattre. Les uns et les autres se répandaient en affirmant : Mégret a commis une erreur, maintenant on va avoir sa peau ! Il était donc naturel qu'ils se mettent à jouer autour de moi une sorte de danse du scalp. Ces gesticulations auraient pu prêter à sourire si elles n'avaient révélé leur total mépris de l'unité du mouvement.
Quant à Le Pen, il était furieux, mais rien n'interdisait de penser qu'il puisse se reprendre, car ce n'était ni son intérêt ni celui du mouvement d'envenimer les choses. Pour moi, l'essentiel était fait et, une fois ma déclaration publiée, j'ai tenté de calmer le jeu et multiplié les signes d'apaisement. Notamment en refusant de répondre aux attaques et aux insultes. J'ai cherché à rencontrer Le Pen dès son arrivée au Palais des congrès, enfin je me suis efforcé de m'afficher avec son épouse et avec lui pour montrer qu'il n'y avait pas de rupture. Mais, manifestement, Le Pen n'était pas sur la même ligne, puisqu'à peine débarqué de l'avion, il s'est fait fort, selon ses propres termes, de "débusquer les traîtres".

Qu'espériez-vous alors de votre nouvelle entrevue avec Jean-Marie Le Pen ?

Je souhaitais le rassurer pour limiter la portée de la crise. Je me doutais bien que ses proches avaient dû le chauffer à blanc et lui présenter mon interview comme une tentative de putsch. Je voulais ramener les événements à leur juste proportion : un simple désaccord sur la désignation de la tête de liste et un éclat médiatique à la portée somme toute limitée dont la responsabilité première ne m'incombait pas. Je lui ai fait valoir que mes déclarations ne constituaient pas, comme certains le prétendaient, une mise en cause de sa présidence et que je reconnaissais sa légitimité. Force est de constater qu'il ne m'a pas entendu puisque, pour seule réponse, il m'a déclaré que toute opposition à sa volonté constituait un acte de dissidence.
Il a ajouté : "Vous n'avez rien compris au Front national. Vous n'avez rien compris à ce que je suis. Le Front national est comme une monarchie et je suis le monarque9 !" Je lui ai répondu : "Mais nous sommes un parti politique..." Sans même m'écouter, il a poursuivi sur sa lancée : "Et le monarque impose sa volonté à tous !" Et comme je lui rappelais l'existence des cadres et des élus, il a rétorqué : "Ceux-là me doivent tout. Ils n'existent que par moi !" Jamais le fond de sa pensée et le profond mépris qui en découlait pour le mouvement ne s'étaient exprimés aussi clairement. C'est ce qu'il a répété de façon édulcorée le lendemain lors de son discours de clôture, discours agrémenté de menaces transparentes à mon encontre. Ce jour-là, pour la première fois, il a repris à son compte tout le catalogue des attaques lancées contre moi par son entourage, y compris l'accusation de trahison.

Pensez-vous qu'il est alors de bonne foi lorsqu'il parle de trahison ?

(Silence prolongé.) Je crois que, d'une certaine façon, il est effectivement convaincu de ce qu'il dit. Pour Le Pen, voir une de ses décisions contestée, c'est déjà une trahison. A cette époque de sa vie, Le Pen vit dans un monde totalement clos autour de sa personne. Même la discussion devient suspecte. Cela dit, il sait également manier la mauvaise foi puisqu'il est allé jusqu'à prétendre qu'il n'était pas au courant de ma candidature alors que je la lui avais officiellement présentée lors de notre entrevue privée du 8 juillet. C'est dire s'il n'hésite pas à manipuler la vérité. Comme il l'a d'ailleurs fait en une autre occasion, en affirmant que j'avais contracté un emprunt auprès du mouvement pour des besoins personnels alors qu'il s'agissait en réalité d'une somme destinée à rembourser des dépenses de campagne10.

Est-ce que les sanctions dont il parlait alors ouvertement sont effectivement venues ?

Les sanctions étaient programmées pour le prochain bureau politique qui devait se tenir à Saint-Cloud le 9 septembre. Il est clair que, pour cette occasion, mes adversaires ont fourbi leurs dagues. Le matin même, dans une interview au Monde, M. Maréchal faisait monter la pression : "Il faut que Bruno Mégret se rende compte de ce qu'il a fait." Et l'article se terminait par des rumeurs de dissolution de la délégation générale que je dirigeais alors11. Pourtant, ce jour-là, les sanctions ne sont pas venues.
Ce bureau politique s'est en réalité déroulé de façon totalement surréaliste, puisque l'affaire n'a été traitée qu'en fin d'ordre du jour, après une multitude de questions techniques liées à l'organisation de notre fête des BBR ! Et, quand Le Pen ouvre enfin le débat, il s'exprime en des termes fort mesurés, me reprochant principalement d'avoir fait connaître ma position dans les médias. Je lui ai répondu que cette interview venait à la suite des nombreuses déclarations publiques qu'il avait faites de son côté et j'ai expliqué ma position sur le fond.
Le débat s'est ouvert et, contre toute attente, l'immense majorité des interventions est allée dans le sens de la désescalade. A l'exception de Maréchal, Stirbois, Gollnisch et J.-C. Martinez, les partisans de sanctions se sont révélés bien peu nombreux. Il s'agissait d'une situation totalement inédite : pour la première fois, en effet, de nombreux cadres tels que Wagner, Galvaire, Simonpieri, Le Gallou, Bardet, Bariller, Vial, Olivier et Colombani se sont prononcés ouvertement pour l'apaisement tandis que beaucoup de caciques "lepénistes" comme Reveau ou Lang décidaient de garder le silence. A la surprise générale, un clivage relativement équilibré s'est instauré dans une instance pourtant réputée à la dévotion de Le Pen puisque c'est lui qui choisit directement ses membres, en privilégiant bien sûr les inconditionnels.

Le bureau politique du 9 septembre semble donc traduire un certain apaisement ?

Oui. En apparence du moins. Le Pen avait l'air rassuré : le bureau politique s'était conclu par une motion adoptée à l'unanimité reconnaissant son rôle de leader et sa vocation à être tête de liste, ce que personne n'avait jamais contesté. Pour moi, ce texte enfonçait une porte ouverte mais, pour Le Pen, il semblait décisif et paraissait l'avoir calmé. Avec le recul, je crois cependant que cet apaisement était purement factice. En réalité, Le Pen n'avait pas prévu la réaction des membres du bureau politique. Tout comme il avait été surpris par l'accueil chaleureux que les cadres du mouvement m'avaient réservé lors de l'université d'été, et plus encore par l'ovation qu'ils m'avaient accordée à l'issue de mon intervention du dimanche matin consacrée à notre projet d'Europe des nations. C'est la raison pour laquelle, lors du bureau politique, il avait sèchement remis à sa place le trop empressé Maréchal qui voulait en découdre tout de suite. Il ne s'agissait plus pour lui d'agir dans la précipitation mais de monter une opération mûrement réfléchie. Pour autant, si Le Pen a été pris de court par les soutiens dont je disposais dans le mouvement, cette découverte a contribué à le convaincre plus encore de la nécessité d'agir. C'est à cette époque qu'il parle à ses proches de "se couper un bras plutôt que de perdre la vie". Dès lors, toute personne ne manifestant pas d'hostilité à mon égard devenait à ses yeux suspecte de trahison et le renforçait donc dans sa volonté de purge. Le caractère égocentrique de Le Pen l'entraînait là dans une forme de paranoïa : ceux qui n'étaient pas contre moi étaient forcément contre lui. Ce qui, reconnaissez-le, posait un grave problème au Front national.
Le communiqué unanime du bureau politique faisait également référence à la vocation de Jean-Marie Le Pen à constituer la liste des européennes. Pourtant, vous continuez dans le même temps à invoquer le rôle des instances.
Mais ce n'était pas contradictoire ! Le communiqué précisait que c'était au président du mouvement de constituer la liste. Personne n'avait jamais contesté cela. Le seul sujet en cause était celui de la désignation de la tête de liste au cas où Le Pen serait inéligible. Or, le texte du bureau politique n'envisageait pas ce cas de figure pour lequel je maintenais naturellement ma position, comme je l'ai affirmé deux jours plus tard à Marseille. D'ailleurs, que pouvait-il y avoir de scandaleux à demander que nos instances se prononcent sur la tête de liste ? J'estimais que, nous trouvant entre personnes responsables, il était normal que chacun puisse exprimer son avis dans la sérénité, le président comme les autres organes du mouvement. Si le comité central et le bureau politique ne pouvaient donner leur avis, alors je me demande bien à quoi ils pouvaient servir.
Refuser ouvertement tout vote des instances revenait d'ailleurs à déclarer à la France entière que le Front national était un parti totalitaire dirigé par un monarque tout-puissant dont la parole ne pouvait être contestée ni même discutée ! Vous imaginez aisément l'effet qu'une telle révélation aurait produit sur l'opinion à propos d'un homme qui aspirait à diriger le pays. Quant à nos adhérents, comment dès lors leur expliquer qu'ils doivent tous les trois ans élire quelque deux mille délégués qui désignent à leur tour un comité central chargé de les représenter ? Si leurs représentants ne peuvent être consultés sur une question aussi importante que la tête de liste, alors c'est que Le Pen se moque littéralement de l'opinion des militants. La suite a prouvé que c'était malheureusement devenu le cas. Le Pen lui-même l'a déclaré publiquement, sans aucun sens du ridicule, dans un entretien à France-Soir qui en a fait son titre : "Le Pen : je suis un monarque12 !"

Pourtant, la fête des BBR laisse le souvenir d'un retour, sinon à la sérénité, du moins à la détente ?

C'est heureusement exact. Lors de la fête des BBR, Le Pen s'est efforcé de donner le change. Certes, il persistait visiblement à vouloir présenter son épouse, puisque, lors de son discours de clôture, il l'a fait monter à ses côtés sur la tribune devant le peuple des militants qui l'ont gratifiée d'applaudissements que je qualifierais au mieux de polis. Cependant, il est vrai que la situation semble se détendre, du moins entre nous, puisque Le Pen et moi déjeunons ensemble avec nos épouses au stand de la Bretagne. Au menu : des huîtres, du Gros Plant, beaucoup de photographes et une ambiance cordiale. Sans doute y avait-il encore quelques ombres dans ce tableau trop idyllique. Ainsi, mes livres avaient disparu de nombreux stands institutionnels. Et, dans la revue bimensuelle du FNJ, Jany Le Pen, pilotée par Maréchal, déplorait que dans "une vie politique déshumanisée, on schématise, on polytechnise, on technocratise13", allusion transparente à ma qualité de polytechnicien.
Mais, malgré ces fausses notes, j'ai cru alors que les choses pouvaient encore progressivement rentrer dans l'ordre et que le pic de la crise était derrière nous. Comme je l'ai dit, la question de la tête de liste ne valait pas l'éclatement de notre mouvement. Mon intention n'était d'ailleurs plus d'éviter que Mme Le Pen ne soit tête de liste, mais d'empêcher Le Pen de croire qu'il pouvait faire n'importe quoi et d'épargner au Front national de sombrer dans le ridicule. J'avais acquis la certitude qu'on ne pourrait obtenir de Le Pen qu'il renonce à placer sa femme sans faire exploser le mouvement, risque que je ne voulais prendre à aucun prix. L'affaire pouvait donc en rester là. J'avais dit ce que j'avais à dire. Si Mme Le Pen devenait candidate, le ridicule ne rejaillirait pas sur l'ensemble du Front national. Dans cette perspective, j'avais d'ailleurs déjà réfléchi aux moyens de limiter les dégâts et d'organiser la campagne de façon que notre mouvement s'en sorte au mieux.

Vous étiez prêt à soutenir la candidature de Mme Le Pen ?

Oui. Et je l'ai dit d'emblée dans mon premier entretien au Parisien : "Je suis très légaliste et soucieux de l'unité de notre mouvement : je m'inclinerai donc devant les résultats de ce vote, quels qu'ils soient14". Le Pen ne pouvait d'ailleurs l'ignorer : lors d'un thé chez lui à Rueil-Malmaison, j'avais rassuré son épouse en lui confiant que "si elle était obligée d'y aller, je serais derrière elle". Elle s'était d'ailleurs empressée de le faire savoir à la presse et notamment au Parisien15.

Dès lors, pourquoi la crise a-t-elle à nouveau pris un tour aigu ?

L'incendie a en fait repris parce que Le Pen a sciemment décidé de le rallumer. Durant les semaines qui ont suivi les BBR, j'avais interprété son silence comme un signe d'apaisement alors qu'il ruminait sa revanche et préparait la guerre qu'il allait déclarer à l'intérieur du mouvement. Très symboliquement, c'est le jour même de l'audience devant la Cour d'appel de Versailles16 qu'il déclenchera les hostilités. Ce jour-là, les principaux dirigeants du Front national s'entassent dans la salle du tribunal, tandis que des militants venus de toute la France battent le pavé à l'extérieur. Le Front donne alors l'image d'un mouvement soudé autour de son président en butte aux persécutions judiciaires. Je suis bien sûr moi-même présent pour manifester ma solidarité à son égard. C'est alors que l'attaché de presse de Le Pen me tire par la manche et me dit qu'une dépêche AFP pour le moins ahurissante venait de tomber : "Vous êtes au courant ? Jean-Claude Martinez est nommé directeur de la campagne européenne !"

Vous voulez dire que vous n'étiez pas prévenu de cette nomination ?

Absolument pas ! Non seulement je n'en avais pas été averti, mais aucun dirigeant du Front national n'était au courant ! Dans un premier temps, j'ai d'ailleurs cru à un canular et ce n'est qu'en sortant du Palais de justice que j'ai compris, face aux journalistes qui m'interpellaient, que cette information était bien exacte. Je n'étais d'ailleurs pas le seul à trouver cette décision absurde. Pour preuve, M. Gollnisch répondant sur le champ à un journaliste s'est quant à lui trompé de Martinez. N'entendant que le nom de famille du nouveau promu, il pense spontanément à Serge Martinez dont il vante immédiatement, au micro de France-Inter, les qualités d'organisateur !

Après tout, Jean-Claude Martinez ne pouvait-il pas faire un bon directeur de campagne ?

Permettez-moi d'en douter. Car, si J.-C. Martinez est incontestablement un esprit brillant, il est surtout baroque et flamboyant. Je veux dire par là qu'il apparaît fondamentalement incapable de se fixer sur une idée. C'est un être agité dont le sens de la formule, qu'il a souvent drôle, fait office de pensée et que la présence d'une caméra conduit inévitablement à l'incontinence verbale, tant il a le désir de paraître. Jean-Claude Martinez, c'est le fou du roi. Un amuseur public qui cependant lasse très vite, car ses traits d'humour sont autant de railleries qui cachent mal son regret de ne pas être un chef politique, ce dont il est parfaitement incapable. Car Jean-Claude Martinez est de surcroît un véritable épouvantail à militants et même à électeurs, comme l'atteste la longue liste de ses échecs électoraux. Ainsi, pour mémoire, aux municipales de Perpignan, il ne recueille en 1995 que 17% des voix quand son prédécesseur dans cette ville faisait 29% et son successeur 36% ! De même, tête de liste aux régionales dans l'Hérault, il fait régresser le Front national alors même que celui-ci progresse partout ailleurs. Enfin, aux sénatoriales, il obtient 59 voix quand notre précédent candidat en réunissait 74. Comme le disaient avec humour les militants de l'Hérault, "Jean-Claude Martinez, c'est l'Attila de la politique : là où il passe, les voix ne repoussent pas !"

Dans ces conditions, pourquoi Jean-Marie Le Pen l'a-t-il nommé directeur de campagne ?

La raison en est malheureusement trop évidente : ce n'est pas pour diriger la campagne européenne que Le Pen l'a nommé mais pour organiser ce qu'il appelait lui-même la "démégrétisation". Le rôle de J.-C. Martinez a consisté en réalité à allumer la mèche qui a provoqué l'explosion du FN. Pour ce qui concerne la campagne européenne, la suite l'a montré, il a rapidement été mis de côté tant il apparaissait incompétent. Jean-Claude Martinez a été choisi pour sa principale qualité aux yeux de Le Pen : son anti-mégrétisme forcené et constant. Ainsi, alors même que la tension des dernières semaines s'était apaisée, Jean-Claude Martinez, lui, n'a cessé de jeter de l'huile sur le feu. Le soir même des BBR, il déclarait complaisamment sur France 3 que, face à un "Bruno Mégret voulant danser le sirtaki en donnant le bras à Jacques Blanc, à Madelin, à Bayrou (...), il faut que nous soyons tous rassemblés dans le FN-canal historique et qu'il n'y ait pratiquement personne dans le FN-canal gastronomique17". De la sorte, il affirmait clairement sa volonté de voir le Front national éclater.
Et, en le nommant directeur de campagne, Le Pen lui donnait les moyens nécessaires à l'application de ce funeste programme. Programme auquel il s'est attelé dès les semaines qui ont suivi, en présentant avec l'aval de Le Pen une équipe de pré-campagne et un état-major de campagne reléguant tous les cadres qui m'étaient proches ou qui m'avaient témoigné leur soutien à des postes subalternes, quand il ne les écartait pas purement et simplement. La mise en piste de Jean-Claude Martinez n'avait donc à l'évidence qu'une signification : l'ouverture par Le Pen de la guerre civile à l'intérieur du mouvement.
Car, même si Le Pen avait voulu présenter son épouse en tête de liste, son intérêt pour maintenir la cohésion du Front national était de nommer un "mégrétiste" à la direction de campagne. Il aurait ainsi impliqué l'ensemble des cadres dans la future élection et évité que personne ne puisse se désolidariser de ce qui aurait été fait. Mais, au lieu d'agir de la sorte avec sagesse, il a pris la décision exactement inverse. Preuve que, là encore, ce n'était pas l'intérêt du mouvement qui primait, mais sa volonté de le purger, fût-ce au prix de son éclatement. La nomination de Jean-Claude Martinez constituait donc une déclaration de guerre, non aux seuls "mégrétistes", mais au Front national tout entier.

En utilisant les termes de guerre civile, de "démégrétisation" et donc de complot, est-ce que vous n'exagérez pas ?

Malheureusement, je n'exagère absolument pas. Ces termes correspondent à l'exacte réalité. Contrairement à ce qu'ont pensé certains, Le Pen n'a pas été victime des "félons". Cette version des faits constitue une fable. D'ailleurs, le temps passant, de nombreux témoignages nous éclairent sur la préméditation de la purge que voulait engager Le Pen et ce dès le début de la crise. Le témoignage de Michel Dor, secrétaire départemental du Finistère et vieil ami de Le Pen, n'est pas le moindre. Au retour de l'université d'été de Toulon, Michel Dor était invité par Le Pen à dîner à Carnac en compagnie de Mme Le Pen mais aussi de Claudine Dupont-Tingaud, Anne-Marie Kerléo et Jean-Luc de Trogoff, tout nouveau secrétaire départemental des Côtes-d'Armor.
Au cours du repas, la conversation porte rapidement sur le tumulte de l'université d'été et sur la question de la candidature de Mme Le Pen. Michel Dor fait alors valoir en toute bonne foi que "quand bien même la tête de liste reviendrait à Mégret, cette liste apparaîtrait toujours comme une liste Le Pen tant était grande son aura dans l'opinion". Quelle ne fut pas alors sa surprise de s'entendre répliquer par un Le Pen furibard : "Michel, je te croyais intelligent, mais tu es donc aussi con que les autres. Tu n'as pas compris que ce que je veux, c'est la peau de Mégret !" Michel Dor, comme les autres convives, pensait alors qu'il pouvait s'agir de simples propos de table. La suite a malheureusement montré qu'il n'en était rien.

NOTES

1. Dans le Figaro du 21 juillet 1998, Mme Le Pen déclare notamment : "Je suis une femme au foyer et je ne suis pas du tout formée à la politique."
2. Le 29 septembre 1998 à la pelouse de Reuilly.
3. Le Figaro, 20 juillet 1998.
4. "Si j'étais rendu inéligible, je m'arrangerais pour que mon nom apparaisse en plus gros sur les affiches du FN et pour être représenté éventuellement par famille interposée", Jean-Marie Le Pen in Presse Océan du 15 juin 1998.
5. France-Soir, 21 juillet 1998.
6. France-Soir, 22 juillet 1998.
7. Le Parisien, 24 août 1998.
8. Ces déclarations seront réitérées par l'intéressé dans l'Événement du jeudi du 3 septembre 1998.
9. Le Pen tiendra des propos similaires dans un entretien accordé à France-Soir, le 5 novembre 1998.
10. Français d'abord, n° 292, 2e quinzaine de janvier 1999 ; le Point, 30 janvier 1999.
11. Le Monde, 9 septembre 1998.
12. France-Soir, 5 novembre 1998.
13. Agir, 2e quinzaine de septembre 1998.
14. Le Parisien, 24 août 1998.
15. Le Parisien, 16 septembre 1998.
16. Le 28 septembre 1998.
17. Politique Dimanche, 29 septembre 1998.


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