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Le chagrin et l'espérance

Sommaire :
Prologue: Pour tourner la page
Chapitre 1: Le précédent inacceptable
Chapitre 2: Les dérives suicidaires
Chapitre 3: La purge à tout prix
Chapitre 4: Le sursaut salvateur
Chapitre 5: L'épreuve nécessaire
Chapitre 6: Le nouveau départ



Chapitre 3
La purge à tout prix

De la nomination du directeur de la campagne européenne au conseil national du 5 décembre

Vous nous avez dit que la nomination de Jean-Claude Martinez à la direction de la campagne européenne constituait de la part de Jean-Marie Le Pen une véritable déclaration de guerre contre vous. Comment cette guerre s'est-elle manifestée ?

Martinez n'a pas perdu de temps puisque son premier geste a été de rassembler autour de lui les personnalités qui, au Front national, m'étaient foncièrement hostiles. Ainsi, pour constituer son état-major de campagne, il s'est immédiatement adressé aux quatre "conjurés d'Obernai" : Mmes Lehideux et Stirbois, MM. Antony et Maréchal, auxquels il a pris soin d'adjoindre quelques figures emblématiques de la cour qui gravitait autour de lui, comme MM. Dubois et Descaves. Puis, il est passé à l'offensive en chargeant tous ces gens de sillonner la France et d'aller à la rencontre des cadres et des militants au sein des fédérations départementales.

Comment pouvez-vous affirmer que cette tournée était dirigée contre vous ?

Il est vrai qu'officiellement cette tournée s'inscrivait dans le cadre de la campagne européenne. Mais nous étions encore à neuf mois des élections, les militants comme les électeurs n'étaient pas du tout mobilisés pour ce scrutin et rien n'était prêt au FN pour s'adresser à eux sur ce sujet. Au cours de leurs déplacements, ces équipes parlaient d'ailleurs fort peu de l'Europe, mais beaucoup des problèmes du Front, et il est très vite apparu que leur objectif réel consistait à débusquer les cadres qui me soutenaient. Il m'a ainsi immédiatement été rapporté que ces missi dominici soumettaient nos responsables départementaux à la question. Ils sondaient les cœurs et les esprits, établissant ainsi la liste de ceux que Le Pen devrait limoger. Comme me l'avait alors déclaré un secrétaire fédéral outré par ces méthodes, "la chasse aux mégrétistes est ouverte !"
Nos craintes ont d'ailleurs reçu rapidement une confirmation éclatante lors du stage organisé pour les conseillers régionaux à Nîmes par Philippe Colombani qui avait en charge la formation des cadres et des élus du mouvement1. Durant ce week-end, Mmes Stirbois et Lehideux ont en effet passé leur temps à jauger les élus présents, allant jusqu'à noter ostensiblement ceux qui s'asseyaient à ma table ou me témoignaient de la sympathie. L'un d'eux, fanfaron, était alors allé jusqu'à leur demander si c'était auprès d'elles qu'il devait s'inscrire pour être à ma table lors du dîner du soir ! La plaisanterie n'avait pas été goûtée par ses interlocutrices et un violent incident en était résulté. Chacun sentait bien désormais qu'un climat très malsain s'instaurait et que l'étrange ballet de Mmes Lehideux et Stirbois annonçait une offensive de grande ampleur.

Vous pensez donc que la "démégrétisation" obéissait à une stratégie méthodique ?

Oui, bien sûr. Elle se mettait en place de façon systématique et commençait, comme une opération militaire, par la collecte des renseignements sur ceux que les "lepénistes" désignaient déjà du qualificatif d'adversaire. Vous pouvez imaginer l'ambiance épouvantable qui s'est alors créée au sein du mouvement. Lettres de dénonciation, circulaires anonymes, fax de toute provenance mettant en cause les uns et les autres ont commencé à circuler. Et les deux camps, qui se révélaient déjà, se sont alors livrés à des échanges très vifs dont Le Pen s'est servi pour tenter de nous accuser et de nous faire endosser le rôle de l'agresseur.
Dans le même temps, il a engagé le second volet de son plan qui prévoyait de nous faire craquer psychologiquement, en nous soumettant à un harcèlement médiatique croissant, destiné à nous pousser à la faute. Et, sur ce terrain, c'est bien sûr Jean-Claude Martinez qui s'est déchaîné. Expert en allusions fielleuses, il s'est véritablement surpassé. A un journaliste s'étonnant de ne pas trouver mon nom dans l'organigramme de son état-major de campagne, il répondit que j'avais déjà beaucoup travaillé et que je n'avais qu'à "prendre du champ, lire, écrire2". Quant à mes amis et collaborateurs écartés eux aussi, ils avaient, paraît-il, tort de s'en faire car, précisait Martinez, "l'équipe n'est pas entièrement constituée. Il faudra du monde pour changer les roues des caravanes3".

Quelle était l'attitude de Jean-Marie Le Pen face à ces attaques ?

Il est très vite apparu que non seulement il les approuvait, mais que de surcroît il les suscitait. Ainsi, lorsque deux de mes plus proches collaborateurs, Damien Bariller et Philippe Olivier ont été attaqués par Martinez dans le Figaro, ils n'ont reçu, malgré leur appel, aucun soutien de Le Pen ni aucune remontrance contre Martinez4. Ulcérés, ils ont alors décidé de prendre à témoin les cadres du mouvement en leur adressant une lettre privée et ce sont eux qui ont alors été sanctionnés. Lors du bureau politique qui a suivi, loin d'obtenir un rappel à l'ordre de Martinez, ils ont écopé d'un avertissement ! Il y avait là une profonde injustice puisque celui qui se livrait à des attaques publiques bénéficiait de la protection absolue de Le Pen, tandis que ceux qui se défendaient en évitant de porter leur différend devant les médias se voyaient menacés d'exclusion.
Et, au-delà même de l'injustice criante, il s'agissait d'une démarche suicidaire qui frappait deux cadres dirigeants de notre mouvement. Rédacteur en chef du journal du Front national, Français d'abord, Damien Bariller était de surcroît un élu enraciné et efficace. Il avait notamment battu Bernard Kouchner à Gardanne lors d'un scrutin où il avait totalisé quelque 40 % des voix au deuxième tour face au maire communiste de la ville.
Quant à Philippe Olivier, il avait été l'artisan de la création des syndicats professionnels comme le FN-Police, le FN-RATP et le FN-Pénitentiaire. L'espace de quelques mois, les succès rencontrés par ces syndicats lors des élections professionnelles avaient semé la panique au sein du système. Seule l'adoption de mesures d'essence totalitaire avait permis de leur barrer la route. Sanctionner ces cadres revenait donc à sanctionner ceux-là même qui œuvraient à l'essor du Front national.

Face à une telle injustice, quelle a été votre réaction ?

Mon premier mouvement me portait évidemment à rendre coup pour coup. J'aurais pu en effet prendre le parti de répondre aux attaques en me livrant moi aussi à des déclarations contre tel ou tel dans la presse. Il est clair qu'en agissant de la sorte, j'aurais porté un très grave préjudice à notre mouvement et je serais tombé dans le piège qui m'était tendu. En lançant Martinez contre nous, Le Pen espérait précisément me faire réagir. Il cherchait désespérément un prétexte pour s'opposer à moi. Mais, de mon côté, j'étais résolu à ne pas lui en fournir. Je voulais sauver le Front et ne pas me laisser entraîner dans l'engrenage qu'il mettait sciemment en place pour justifier la purge.
Cet effort de discipline me fut d'autant plus pénible que je voyais la direction lepéniste du FN déserter le terrain politique, celui des difficultés quotidiennes des Français. J'étais outré de voir que Le Pen se consacrait à une guerre interne alors que les militants désespéraient de répondre sur le terrain à l'actualité politique. Souvenez-vous de cet automne : les manifestations lycéennes contre l'insécurité, les agressions multipliées dans les transports, la suppression de commissariats de police dans les villes de province, le début de la controverse sur le PACS, les grèves. Le FN était absent du débat et ses efforts étaient scandaleusement consacrés aux tournées internes de Jean-Claude Martinez et à ses gadgets.

Pourtant, la suite des événements montre que l'engrenage de la répression ne s'est pas arrêté pour autant ?

Effectivement, car Le Pen a alors décidé de faire monter la pression d'un cran et de passer à une nouvelle phase, en engageant la purge proprement dite. Il s'en est d'abord pris à une personne relativement éloignée dont il pensait à tort qu'elle ne pourrait pas mobiliser autour d'elle un fort mouvement de sympathie. Il s'agissait de José Peruga, responsable de l'une des sections de l'Hérault, qu'il décida d'exclure au motif que celui-ci avait exprimé publiquement son désir de me voir, plutôt que Mme Le Pen, à la tête de la liste européenne.
Puis, et c'était là l'étape suivante de son plan, il s'en est pris à des personnes qui m'étaient très proches comme Hubert Fayard et Nathalie. Celle-ci était mon assistante lors de la création de la délégation générale. Connue de tous au Front national, chacun savait le rôle qu'elle jouait à mes côtés. Quant à Hubert Fayard, premier adjoint au maire de Vitrolles, il avait été auprès de moi l'artisan de notre victoire municipale. L'un et l'autre étaient salariés du mouvement. Ils ont été licenciés du jour au lendemain sans autre explication que la nécessité de faire des économies. Il s'agissait là d'une nouvelle provocation, car, dans le même temps, le Front national venait de recruter de nouveaux collaborateurs dans l'entourage de Maréchal5.

Comment les intéressés ont-ils réagi à ces brimades ?

Ils ont réagi comme l'aurait fait n'importe quelle personne victime d'une grave injustice. Et c'est là que la stratégie de Le Pen a été mise en défaut. Alors qu'il s'attendait à ce que la réaction vienne de moi, elle est venue des intéressés eux-mêmes. Exclu du Front national, José Peruga s'est senti entièrement libéré de tout devoir de réserve et s'est donc exprimé en pleine liberté, disant tout ce qu'il avait sur le cœur et n'hésitant pas à mettre Le Pen directement en cause, ce qui était totalement inédit au Front national. De leur coté, Hubert Fayard et Nathalie, tous deux abasourdis de la manière dont ils avaient été traités, loin de parler aux médias, ont adressé un courrier à l'ensemble des membres du comité central, dont ils étaient membres, pour faire connaître la décision arbitraire qui les frappait.
En exerçant un pouvoir arbitraire sur José Peruga, Hubert Fayard et Nathalie, tous trois engagés depuis longtemps dans le combat du Front national, Le Pen n'avait pas imaginé la portée de son acte. Il n'avait pas prévu qu'ils ne se laisseraient pas sacrifier en silence, mais qu'ils en appelleraient à leurs pairs et que ceux-ci leur témoigneraient haut et fort leur solidarité. Par son injustice criante à l'égard de ses cadres, Le Pen venait d'ouvrir la boîte de Pandore et de provoquer une réaction qui éclatera quelques jours plus tard, lors du conseil national du 5 décembre à Paris.

Ce qui paraît ahurissant dans cette affaire, c'est que, dans le même temps, la décision de la Cour d'appel de Versailles permet à Jean-Marie Le Pen de conduire lui-même la liste européenne du FN. Le problème initial, celui de la tête de liste, ne se trouvait-il donc pas entièrement résolu ?

En effet, dès le 17 novembre, la Cour d'appel de Versailles, statuant sur l'affaire de Mantes-la-Jolie, avait sauvé politiquement Le Pen. Condamné à un an d'inéligibilité au lieu de deux, il pouvait se porter candidat aux européennes sans risquer d'être empêché pour les présidentielles de 2002. Cette décision aurait pu déboucher sur un retour à la paix civile dans le mouvement. J'avais immédiatement déclaré que la question de la tête de liste était résolue puisque Le Pen était le candidat naturel et légitime du Front national6. La cour me donnait d'ailleurs indirectement raison car, si Le Pen était resté silencieux à propos de la tête de liste jusqu'à cette décision de justice comme je le lui avais suggéré, il n'y aurait jamais eu de crise ouverte. Pour autant, tout restait possible et il avait là une magnifique occasion de mobiliser autour de sa candidature toutes les forces du mouvement. Mais cette occasion, Le Pen ne l'a pas saisie. Non seulement il n'a pas utilisé le regain de vigueur politique dont il se voyait ainsi gratifié au service de notre combat, mais il l'a au contraire totalement investi dans son entreprise de guerre interne.

Comment Jean-Marie Le Pen pouvait-il justifier cette guerre alors même que vous apportiez votre soutien à sa candidature ?

Il est certain qu'à ce stade, le problème de Le Pen c'était justement... qu'il n'y avait plus de problème. C'est la raison pour laquelle il a multiplié les occasions de conflit avec moi. Les licenciements d'Hubert Fayard et de Nathalie participaient de cette stratégie. Mais la technique de la provocation avait déjà été employée avec beaucoup de cynisme par la divulgation, dans des conditions véritablement rocambolesques, d'une ébauche de liste européenne portant sur les quinze premiers candidats. Envoyée, semble-t-il depuis le fax du FNJ de Maréchal, elle était vraisemblablement destinée au cabinet de Le Pen, dirigé alors par Bruno Racouchot. Mais, par une confusion volontaire ou non, c'est sur le fax du frère de ce dernier, Olivier, salarié de la délégation générale, qu'elle est arrivée ! Mon service s'est donc retrouvé curieusement destinataire de ce document. Sur cette liste, je me trouvais relégué en dixième position quand les courtisans et même la famille figuraient aux meilleures places. Quant à Jean-Yves Le Gallou, bien qu'élu en deuxième position au congrès de Strasbourg, il en était tout simplement absent.

Vous pensez qu'il s'agissait d'une véritable ébauche de liste ou bien d'un faux agité devant vos yeux comme un chiffon rouge ?

Nous ne le saurons jamais. Mais le fait est que cette liste fera le tour du mouvement et sera communiquée par des malfaisants au quotidien Libération qui s'empressera de la publier sous le titre "FN : la liste qui enterre Mégret7". Je me vois encore en train de lire cet article dans l'hémicycle du Parlement européen. Le Pen, ivre de rage, arrive derrière moi en hurlant : "Ça, c'est une déclaration de guerre !" Interloqué, je me retourne vers lui et, du tac au tac : "Oui, peut-être, mais de qui envers qui ?" Et, pour toute réponse, il me lance devant des députés d'autres groupes qui nous entendaient stupéfaits : "Vous allez pisser le sang !" Surréaliste !
Le Pen voulait donc faire croire qu'il s'agissait d'une manœuvre orchestrée par mes amis. Mais le fait est que cette liste, authentique ou non, est apparue vraisemblable aux yeux de tous. Et là résidait l'essentiel. Six mois plus tôt, un tel classement serait apparu totalement absurde et aurait provoqué l'hilarité générale. Mais, dans l'ambiance délétère où nous nous trouvions, il devenait malheureusement crédible. D'ailleurs, Le Pen lui-même s'est bien gardé de le démentir. Certes, il fustigeait un "faux grossier", mais, lorsque les journalistes l'interrogeaient sur la place qui serait la mienne, il se bornait à répondre que je figurerais parmi les dix premiers. Or, en politique, lorsque l'on vous assure que vous êtes dans les dix premiers, c'est que vous êtes le dixième. C'est-à-dire précisément la place que me promettait ce soi-disant "faux grossier". De surcroît, certaines prédictions de cette liste se sont révélées exactes puisque la deuxième place y était promise à un nommé... Charles De Gaulle.

Face à cette véritable course à la purge, quel était l'état d'esprit du mouvement ?

Comme vous pouvez l'imaginer, aussi bien les cadres que les militants du Front national étaient saisis d'un profond trouble. Ils ne comprenaient pas l'attitude de Le Pen et ne cherchaient plus à s'en cacher. Au fil des semaines, je recevais de nombreuses lettres de cadres et de militants totalement désemparés. Ils me demandaient ce qu'ils devaient faire. Se proposaient "d'écrire à Jean-Marie". Beaucoup voulaient démissionner et je devais déployer des trésors de persuasion pour les en dissuader. La purge qui n'avait pas encore commencé à se faire sous forme d'expulsions menaçait d'être beaucoup plus massive par les départs volontaires. "Si Le Pen continue, je m'en vais", tel était l'état d'esprit de nombreux cadres. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai pu mesurer combien la crise que nous traversions devenait aussi une crise de confiance envers Le Pen. Ce trouble s'est d'ailleurs très vite répandu dans toutes les instances du Front national. Et même au-delà, puisqu'il a gagné les journaux de la presse amie, qui s'en sont d'ailleurs fait l'écho avec une liberté de ton qui a dû fortement étonner ceux qui pensaient à tort qu'il s'agissait d'une presse aux ordres. Car tous, sans exception, s'inquiétaient ouvertement des conséquences catastrophiques de l'attitude de Le Pen.

Pourtant la presse amie, comme vous l'appelez, ne passait pas pour vous être particulièrement proche ?

Je n'ai jamais considéré les choses sous cet angle. Mais ces journalistes agissaient à la fois en professionnels honnêtes et en militants soucieux de l'avenir du courant politique auquel ils appartiennent. De plus, ayant un contact direct avec leurs lecteurs, ils étaient particulièrement bien placés pour ressentir le malaise qui bouleversait nos militants et nos sympathisants. C'est Martin Peltier, directeur de la rédaction de National Hebdo qui, le premier, s'est fait l'interprète de ce trouble : "De vieux lecteurs, des militants lepénistes de la première heure m'annoncent leur intention de se désabonner, de ne plus voter, de se renfermer dans leur chagrin." Et l'éditorialiste de mettre les points sur les i : "Ils jugent la candidature de Jany mauvaise, refusent l'éviction de Bruno Mégret, déplorent les dérapages de Jean-Marie8". Ensuite, c'était Rivarol qui prenait le relais. Quelques jours après la nomination provocatrice de Jean-Claude Martinez, l'hebdomadaire de Camille-Marie Galic rappelait l'évidence : "Jusqu'aux dernières élections, le Front national a parfaitement fonctionné dans l'ordre de marche qui était le sien. Casser cette magnifique machine serait pis qu'une erreur : une faute9".
Le lendemain, c'est une autre grande plume de la presse nationale, Serge de Beketch, qui lançait le premier l'idée d'un congrès extraordinaire pour mettre un terme à la crise. "Après tout, écrivait-il dans son Libre Journal, les militants ont assez donné de leur temps et de leur argent, ils ont assez affronté de risques, d'opprobres, de condamnations, ils ont compté dans leurs rangs assez de blessés et même de morts pour avoir voix au chapitre10". Force est malheureusement de constater que ni les uns ni les autres n'ont été entendus. Et, s'ils ne l'ont pas été, c'est parce que Le Pen était alors résolu à mener la purge jusqu'au bout et ne pouvait donc que rester sourd aux appels de ceux, journalistes ou militants, qui cherchaient à sauvegarder l'unité du mouvement.
Le Pen devait d'ailleurs par la suite leur révéler très clairement sa volonté de purge. Le 19 novembre, les plus éminentes plumes de la presse nationale étaient conviées chez Serge de Beketch pour une soirée amicale avec Le Pen. Outre les époux Beketch, étaient présents Claude Giraud, Jean Madiran, Camille-Marie Galic, Emmanuel Ratier, François Brigneau et Martin Peltier. Très rapidement, la conversation est venue sur le sujet du moment, à savoir les troubles au Front national. Le Pen s'en est d'abord pris à Martin Peltier, coupable à ses yeux d'avoir signé dans National Hebdo un éditorial en faveur de l'unité du Front. Ensuite, chacun en a pris pour son grade. François Brigneau s'est fait rabrouer pour avoir osé vanter les mérites d'un ticket Le Pen-Mégret. Selon ses propres termes, les éditorialistes présents "se comportaient comme ces enfants qui dans un divorce ne veulent pas que papa et maman se séparent". Et, bien sûr, pour finir, Le Pen devait leur intimer l'ordre de le soutenir exclusivement et aveuglément, étant entendu qu'il considérerait toute autre attitude comme une déclaration de guerre.
De la sorte, Le Pen manifestait une profonde ignorance des ressorts de la presse amie. Car, si elle est une presse d'opinion résolument engagée aux côtés du courant national, cet engagement n'est pas le signe de sa servilité mais au contraire de son indépendance d'esprit. Ceux-là même qui n'avaient jamais courbé l'échine devant le pouvoir, endurant persécutions et procès, ne pouvaient accepter de telles pressions, fussent-elles exercées par un homme dont ils avaient longtemps été proches. Si bien qu'aucun des journalistes présents ne s'est soumis à ses injonctions, prenant ainsi le risque qu'un tel conflit avec Le Pen ruine l'équilibre financier précaire de leurs journaux.

Ayant acquis la certitude que Jean-Marie Le Pen mènerait jusqu'au bout son projet de purge, comment avez-vous réagi ?

Comme je vous l'ai dit, ma première réaction a été de ne pas jeter d'huile sur le feu. Et, notamment, de ne pas répliquer publiquement aux attaques dont j'étais victime, pour ne pas offrir à Le Pen de prétexte à la purge. Pour autant, il était devenu évident que cela ne suffirait pas à éviter le pire car, j'en étais désormais persuadé, Le Pen irait jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte. Il voulait ma tête et, surtout, il voulait se débarrasser de cet autre Front national qu'il ne supportait plus. Celui qu'il considérait comme n'étant plus le sien. Celui qui l'empêchait de rester le monarque absolu. Celui qui lui reprochait ses dérapages et ses erreurs. Celui qui le poussait à entreprendre des conquêtes politiques dont il ne semblait pas vouloir.
Une anecdote très révélatrice a circulé alors dans les rangs du mouvement. Il s'agissait des propos qu'avait tenus quelque temps plus tôt Dominique Chaboche en pleine réunion du groupe FN au conseil régional de Haute Normandie. Lui qui était connu pour être la voix de son maître avait affirmé devant tous ses collègues ahuris : "De toute façon, c'est décidé, nous allons nous débarrasser de Mégret et de tous ses amis. Quant au mouvement, il s'arrêtera en 2002 car, si Le Pen n'est pas élu, tout est foutu11". Face à cette situation, j'étais profondément inquiet et c'est pourquoi, durant cette période, je n'ai cessé de réfléchir aux moyens de faire échec à l'entreprise destructrice qui se mettait en place.

En décidant de réagir face à la crise, ne l'avez-vous pas paradoxalement aggravée ?

(Silence.) Sincèrement, je ne le pense pas. Je suis même convaincu du contraire. A l'époque déjà, certains me conseillaient de faire le gros dos et de jouer le temps. Le Pen est âgé de soixante-dix ans, laisse-le s'enferrer dans sa logique de purge, me disaient-ils. Il se rendra ainsi totalement impopulaire et, dans quelques années, on t'appellera comme un sauveur. Je crois qu'ils n'avaient pas pris la mesure de l'extrême gravité de ce que Le Pen s'apprêtait à faire. Car il ne s'agissait ni plus ni moins que de la destruction méthodique de ce que nous avions construit et de l'éviction systématique des meilleurs de nos cadres et de nos militants. De surcroît, en courbant l'échine passivement, je n'aurais pas arrêté le démantèlement de notre mouvement. D'ailleurs, pendant toute la première phase de ce drame, telle a été mon attitude : je n'ai rien dit, je n'ai rien entrepris et, pourtant, les troubles et les tensions n'ont cessé de s'aggraver.
En me refusant à réagir, j'aurais au contraire permis que la crise se développe jusqu'à son terme ultime et j'aurais été par lâcheté le complice de ce drame. Cette crise aurait peut-être été plus silencieuse mais elle aurait été finalement bien plus profonde. Car Le Pen ne se serait pas arrêté en chemin. Beaucoup de cadres nationaux et départementaux ainsi que bon nombre d'élus auraient été exclus et de nombreux autres auraient démissionné. Le Front national qui en serait résulté n'aurait pas été moins exsangue que l'organisation qui subsiste aujourd'hui autour de Le Pen. Sauf qu'il n'y aurait pas eu le Mouvement national républicain pour assurer l'avenir de notre combat.
Comme le succès de notre congrès de Marignane l'a prouvé par la suite, ce sont en effet plus de la moitié des cadres et des élus qui n'acceptaient pas l'attitude de Le Pen et qui de ce fait se seraient trouvés mécaniquement placés dans sa ligne de mire. Alors, certes, j'aurais pu accepter tout cela. J'aurais pu rester coi. De la sorte, j'aurais peut-être même été gratifié d'un poste honorifique et d'un mandat de député européen en attendant mon heure. Mais le prix à payer aurait été la ruine du Front national et la disparition de sa composante active et réaliste, capable de le mener au pouvoir. Et cela, ni mes amis ni moi-même ne pouvions l'accepter. C'est pourquoi nous avons décidé de réagir.

Quelles étaient alors les possibilités qui s'offraient à vous ?

La première possibilité, écartée d'emblée, consistait à claquer la porte du Front national pour créer un nouveau parti. C'est ce que nous conseillaient ouvertement les lepénistes, en répétant à qui voulait l'entendre : "si vous n'êtes pas contents, allez fonder votre propre parti12", prouvant par là que l'explosion du mouvement était le but qu'ils poursuivaient. Mais je refusais pour ma part cette issue funeste. Ce que nous recherchions, c'était un moyen de préserver l'unité du Front national. Et, dans cet esprit, il n'y avait pas d'autre possibilité que d'en appeler à un congrès, l'instance suprême du mouvement. Selon l'article 24 des statuts, celui-ci peut en effet être convoqué sur demande conjointe de 20 % de ses membres. C'est la raison pour laquelle l'idée d'un congrès, que prônait par ailleurs Serge Martinez, s'est progressivement imposée à moi comme l'unique solution.

Vous pensiez vraiment qu'un homme comme Jean-Marie Le Pen pourrait se ranger à l'idée de l'organisation d'un congrès ?

J'étais bien conscient que cette idée ne lui ferait pas plaisir. On avait déjà vu comment il avait réagi à mes propos sur la candidature de sa femme aux européennes et l'on pouvait donc s'attendre à ce qu'une telle initiative suscite des éclats encore plus importants. Cependant, il ne faut pas se méprendre sur Le Pen. Il est comme chacun sait extrêmement impulsif et colérique. Mais c'est aussi un homme qui comprend les rapports de force. On pouvait donc espérer que, face à la perspective de tout perdre, il finisse par accepter une solution de compromis. Alors, bien sûr, le projet comportait des risques. Non seulement par rapport à la réaction de Le Pen, mais parce que rien ne nous assurait alors que nous pourrions rassembler un nombre suffisant de demandes de congrès. Il s'agissait donc d'un pari risqué mais c'était aussi la seule chance de sauver le mouvement.

Aviez-vous alors envisagé que Jean-Marie Le Pen puisse refuser de jouer le jeu d'un congrès ?

Oui, évidemment c'était une hypothèse. Je souhaitais que Le Pen se rallie à la volonté des militants et organise le congrès comme les statuts lui en faisaient l'obligation. Ainsi notre mouvement aurait pu se rassembler sous les auspices de l'unité retrouvée. Mais j'avais aussi envisagé le cas où il refuserait de le réunir, quitte à se couper lui-même de toute légitimité au sein de son propre mouvement. Nous étions alors prêts à pallier sa carence en organisant le congrès par nous-mêmes. Cela dit, notre souhait était que Le Pen participe au congrès de façon que les militants lui imposent le retour à l'unité. Mais, s'il refusait le contact direct avec les adhérents, alors il était tout à fait légitime que le mouvement se défende contre le jusqu'au-boutisme destructeur de son président. Comprenez-moi bien, notre démarche visait à sauver le Front national : avec Le Pen si possible, sinon malgré lui et même contre lui si nécessaire.

On dit que Serge Martinez serait à l'origine de la demande d'un congrès ?

C'est parfaitement exact. Serge Martinez, qui n'était pas l'un de mes proches et qui était même réputé ami de Le Pen, avait réfléchi de son côté à cette solution. Sa réflexion était même beaucoup plus aboutie que la mienne puisqu'il avait déjà prévu toutes les modalités selon lesquelles une telle opération pouvait se dérouler et qu'il voulait en prendre lui-même l'initiative.

Quelles sont les raisons qui pouvaient pousser un homme réputé proche de Jean-Marie Le Pen à prendre une telle initiative ?

C'est précisément parce qu'il avait été proche de Le Pen que Serge Martinez avait une vision très claire de ce qui se tramait depuis quelques mois. Au Front national, Serge Martinez était surtout connu comme le responsable des grandes manifestations qu'il organisait avec talent. Mais son rôle ne s'arrêtait pas là. Il avait également été chargé par Le Pen de responsabilités importantes dans les domaines administratif et financier. Serge Martinez est un homme qui a réussi sa vie professionnelle et qui de ce fait jouit d'une certaine aisance financière et d'une grande disponibilité. Profondément honnête et désintéressé, il a décidé voilà des années de se mettre au service du Front national. C'est alors qu'il a sans doute peu à peu découvert l'envers du décor.
C'est donc un homme parfaitement conscient des dérives que connaissait le mouvement et résolu à y mettre un terme qui est venu frapper à ma porte et me proposer la solution du congrès. Je dois dire que sa détermination ne m'a pas étonné. Serge Martinez est en effet doté d'un caractère entier. Ce n'est pas un homme qui transige avec ses convictions. Bien des années auparavant, à l'occasion d'un premier différend avec Le Pen, il avait refusé de se soumettre et avait démissionné de toutes ses fonctions et, fait particulièrement rare, il avait rendu tous ses mandats au mouvement sans se livrer à aucune déclaration intempestive à la presse. Si je ne m'attendais pas à sa démarche, je n'ai donc pas pour autant été surpris du courage et de la lucidité dont il faisait preuve au cœur de la crise.

C'est alors que vous avez donné votre accord à Serge Martinez pour demander la réunion d'un congrès extraordinaire ?

Non, car cela aurait été totalement prématuré. Pour Serge Martinez comme pour moi, le congrès n'était qu'une opération de la dernière chance. Nous étions alors à quelques semaines du conseil national qui devait réunir tous les cadres du Front national le 5 décembre à Paris. Or, il était évident que cette réunion allait donner lieu à une grande explication qui pouvait conduire Le Pen à prendre la mesure du mécontentement qui grondait dans le mouvement. Confronté à cette réalité dont il n'imaginait certainement pas l'ampleur, peut-être aurait-il l'intelligence de prendre des mesures d'apaisement, du moins c'est ce que j'espérais. Et cette chance, si mince soit-elle, de retour à la paix civile, je ne voulais en aucun cas la gâcher par une quelconque précipitation.
Pour autant, la politique consiste à prévoir le pire. C'est pourquoi, avant même le conseil national, Serge Martinez avait pris toutes les dispositions pratiques permettant de réagir dans un délai minimum si la situation devenait critique. C'est ainsi qu'il avait de sa propre initiative loué un petit local en banlieue, fait imprimer les formulaires de demande de congrès et préparé les envois aux adhérents. Mais, à aucun moment, il n'a été question d'entreprendre quoi que ce soit avant le conseil national dont j'espérais encore qu'il serait l'occasion d'un retour à la raison.

En clair, vous comptiez vous servir du conseil national pour placer Jean-Marie Le Pen devant ses responsabilités ?

Oui, en quelque sorte. Je pensais qu'un certain nombre de nos amis poseraient à Le Pen des questions sur les troubles dans le mouvement, sur les évictions, les sanctions, les expulsions, bref, sur le début de la purge. D'autres m'avaient annoncé leur intention de se faire les porte-parole des militants pour demander une amnistie, le retour à l'unité, à la justice et à la paix interne. Vous imaginez bien que, dans la période de grande tension que nous vivions, l'immense majorité des cadres souhaitaient obtenir des explications et faire entendre leur position. Il n'était pas question pour eux de se cantonner à un ordre du jour purement technique tel que l'avait prévu l'équipe de Jean-Claude Martinez. Comme me le disait un cadre du Sud-Est, "je n'ai pas fait 900 kilomètres pour disserter à l'infini sur la taille des affiches ou la couleur des tracts". Il était donc naturel que les membres du conseil national posent des questions de fond. Mais chacun souhaitait que cette réunion se tienne de façon constructive et dans le calme.

Si je me réfère au compte rendu de séance, d'après les propos extrêmement vifs qui ont été échangés, la situation semble avoir échappé à tout contrôle ?

En effet, le conseil national ne s'est pas déroulé comme je l'imaginais, car la réaction des cadres a été infiniment plus vive que prévue. En réalité, la plupart de ceux qui ont pris place ce jour-là dans la salle de la Maison de la Chimie étaient profondément ulcérés et exaspérés. Si bien qu'à la première étincelle, cela a été l'explosion. Une explosion contre Le Pen et l'attitude qui était la sienne depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

A vrai dire, les premières déflagrations se sont produites dans le hall de la Maison de la Chimie. Alors même que Le Pen faisait refouler Hubert Fayard dans la rue, il prétendait imposer la participation de Pascal Gannat au conseil national. Or, la présence d'un tel personnage relevait de la provocation délibérée, car M. Gannat avait quitté le Front pour rejoindre la Droite de Charles Millon dont il était devenu un membre du comité directeur. A tous ceux, tels Franck Timmermans, Serge Martinez ou Philippe Milliau, qui tentaient alors de le faire revenir sur une telle irrégularité, Le Pen répondait par l'invective en menaçant les uns et les autres de sanctions !
Dès lors, vous comprendrez que le conseil national ne pouvait pas se dérouler sous les meilleurs auspices. La suite l'a confirmé. Alors que les cadres s'apprêtaient à écouter Martial Bild traiter de la question "capitale" du site Internet, Nathalie est entrée dans la salle. Elle bravait ainsi courageusement l'interdiction qui lui avait été faite par Le Pen de participer au conseil national dont elle était pourtant un membre élu. Immédiatement, la salle, qui voyait en elle la victime d'une purge arbitraire, lui a réservé une incroyable ovation. Debout, les cadres scandaient : "Nathalie ! Nathalie ! Nathalie !" ou encore "Amnistie ! Amnistie13 !" Le Pen a mis un certain temps à comprendre ce qui se passait, mais dès qu'il a découvert que c'était Nathalie qui venait d'entrer, il a immédiatement ordonné au service d'ordre de l'expulser manu militari. C'était là une erreur psychologique majeure, car il allait ainsi contre l'immense majorité des cadres présents qui se sentaient solidaires de leur camarade. Les participants ont été scandalisés par cette éviction et la fronde a commencé.
L'un s'exclamait : "Non, pas d'expulsion ! Président, non ! Ça déraille, là ! C'est scandaleux !", pour finir par de vibrants "On en a marre ! On en a marre !" Après coup, cette réaction peut paraître disproportionnée par rapport à l'importance de l'événement qui l'a suscitée. Mais en réalité, elle ne l'était pas car, en expulsant Nathalie, Le Pen montrait à la fois sa volonté de mener la purge quoi qu'il arrive et son souverain mépris pour les cadres du mouvement. Car, si Hubert Fayard et Nathalie pouvaient être rayés d'un trait de plume, alors chacun des membres du conseil national pouvait l'être à son tour dans les jours suivants. C'est contre la purge, contre l'arbitraire et le mépris que les cadres du Front se sont soulevés ce jour-là.

Vous avez dit à propos de ce conseil national qu'il avait été celui du choc, violent, entre deux cultures. Qu'entendez-vous par là ?

Je veux dire que l'explosion de ce conseil national n'est en rien l'expression d'une simple opposition entre "mégrétistes" et "lepénistes". D'ailleurs aucun des cadres présents ne se serait alors qualifié de "mégrétiste". C'est l'acharnement de Le Pen à purger son mouvement qui a créé le "mégrétisme". Le clivage né lors du conseil national recouvrait en réalité des divergences de fond quant à l'avenir du mouvement. A vrai dire, ce sont les deux Fronts qui coexistaient jusque-là qui, pour la première fois, à cette occasion, se sont opposés l'un à l'autre. Ce sont deux conceptions du mouvement qui ont été exprimées ce jour-là par les différents protagonistes. En schématisant à peine, je dirais que, d'un côté, il y avait les cadres et les élus de terrain, ceux qui assuraient au quotidien l'existence du FN, affrontant les difficultés concrètes de notre combat, menant toutes les campagnes électorales, sacrifiant souvent leur vie professionnelle et familiale et consacrant à leur engagement leurs deniers personnels. Ceux-là estimaient à juste titre que le Front national c'était aussi eux. Sur l'autre rive, il y avait les courtisans de Le Pen, qui considéraient tous ces gens-là comme de simples vassaux d'un chef incarnant à lui seul le mouvement. Cette dualité s'est d'ailleurs traduite très clairement dans les propos échangés. Le Pen et les siens se défendaient en déclarant à tel ou tel : "C'est moi qui t'ai fait élire, c'est moi qui t'ai proposé pour le bureau politique !, c'est grâce à moi que tu as été réintégré au Front, c'est moi qui t'ai imposé à la tête de la fédération !" Et les autres leur répondaient de concert : "Non, le FN c'est nous. C'est tout le monde, ce sont les militants !"
Cet épisode est très révélateur de la façon dont Le Pen voyait les cadres du Front. Il considérait la dépendance financière comme la meilleure garantie de fidélité. Il pensait à tort que la seule crainte de perdre leurs postes ou leurs mandats suffirait à museler les cadres. Une telle attitude relève en réalité d'une conception clientéliste des rapports humains. Cette conception est assez commune dans la classe politicienne actuelle. Mais, de la part du président du Front national, elle était véritablement scandaleuse car nos militants méritaient infiniment mieux que ce mépris.

Jean-Marie Le Pen a-t-il été surpris par cette explosion ?

Oui. Je crois qu'il ne s'y attendait pas du tout. Cela prouve une nouvelle fois qu'il ne connaissait ni ne comprenait plus son mouvement. Il n'y a d'ailleurs là rien d'étonnant, car il avait cessé depuis longtemps d'être un homme de terrain. Lorsqu'il se rendait en province pour une réunion publique, il n'avait plus de contact avec ses responsables. Il cherchait plutôt à s'isoler en privé avec ses relations du cru, lesquelles ne remplissaient généralement aucun rôle utile dans la fédération et étaient de ce fait cordialement méprisées par l'ensemble des militants. Vous imaginez dès lors le fossé qui s'était creusé entre Le Pen et ses cadres et la grande différence qui existait entre les deux conceptions du Front national qui en venaient à s'opposer.

Dans ces conditions, l'apaisement que vous espériez ne pouvait pas se produire ?

Non. La tension au conseil national était si vive qu'il était en effet illusoire d'espérer retrouver un minimum de sérénité pour engager un débat constructif. Aussi, au milieu de la matinée, Le Pen, constatant que la réunion ne pouvait se tenir, a levé la séance et convoqué sur place un bureau politique extraordinaire.

Comment s'est déroulé ce bureau politique extraordinaire ?

Je dirais qu'il n'a pas commencé dans les meilleures conditions, car Le Pen s'est d'emblée posé en victime d'un complot organisé. Il parlait du conseil national comme d'une "assemblée révolutionnaire" et nous accusait de recourir à des "méthodes trotskistes". Malgré tout, certains membres du bureau politique ont eu le courage de prendre des initiatives pour tenter de sortir de l'impasse. La première proposition est venue de Carl Lang. L'ancien secrétaire général suggérait la constitution d'une commission de conciliation pour étudier les raisons de la crise et proposer des solutions qui seraient ensuite soumises aux instances régulières du mouvement. Puis, Pierre Jaboulet-Vercherre a proposé la tenue d'une réunion privée entre Le Pen et moi-même. Or, si j'ai accepté ces deux propositions, Le Pen, lui, les a refusées. Manifestement, il fermait la porte à toute possibilité de conciliation et persistait dans sa volonté de purge. Il a même annoncé, au cours de ce bureau, de nouvelles restructurations des services du siège et de nouveaux licenciements au sein de la délégation générale. Tout cela au grand dam de Carl Lang qui levait les yeux au ciel en entendant ces propos provocateurs.

De votre côté, étiez-vous prêt à engager une procédure de conciliation ?

Bien entendu ! Je dirais même que nous étions tous là pour cela ! C'est pourquoi, je le répète, j'ai de mon côté accepté à la fois la proposition de Carl Lang et celle de Pierre Jaboulet-Vercherre. Il faut bien comprendre que Le Pen pouvait instantanément ramener la sérénité et l'unité au sein du mouvement en faisant un geste d'apaisement. Il aurait par exemple pu prendre, comme je le lui avais suggéré, une mesure de clémence à l'égard de Nathalie, de José Péruga et d'Hubert Fayard. S'il avait levé les sanctions prises contre eux, il aurait montré concrètement qu'il renonçait à la purge et l'apaisement aurait été immédiat. Mais ce geste n'est jamais venu. Ni pendant le bureau politique, ni même lors de son discours de clôture du conseil national.

Pourtant, lors de la conférence de presse qu'il a tenue à l'issue du conseil national, Jean-Marie Le Pen semblait se faire conciliant, parlant du Front national comme d'une organisation capable de "surmonter les épreuves et de terminer dans la concorde retrouvée" ?

Oui, pendant la conférence de presse et lors de son discours de clôture, Le Pen avait fini par recouvrer son calme. Vous savez, quand son intérêt l'exige, il sait se contrôler et même se faire tout miel. C'est la tactique qu'il a adoptée ce soir-là en prétendant avoir compris le message qui lui était adressé. Mais, dans le même temps, il ne concédait rien sur le fond. Il ne revenait ni sur les licenciements d'Hubert Fayard et de Nathalie, ni sur la purge promise quelques heures plus tôt en bureau politique. Pour toute personne le connaissant un tant soit peu, il était évident qu'il était plus déterminé que jamais à mener la guerre interne jusqu'à son terme. C'est la raison pour laquelle, le soir même, j'ai réuni à leur demande les cadres du Front qui m'étaient les plus proches. Chacun partageait mon sentiment quant aux intentions de Le Pen et tout le monde a pris conscience ce soir-là que le recours au congrès devenait inévitable.

Est-ce à ce moment que vous avez pris votre décision ?

Non. Pour ma part, j'ai pris ma décision dès le lendemain. Car, le dimanche 6 décembre au soir, Le Pen était l'invité de RTL. Et là, il n'était plus du tout question de concorde retrouvée ! Au contraire, interrogé sur les événements de la veille, il devait tenir des propos définitifs en qualifiant les cadres qui avaient eu le front de manifester leur mécontentement de "minorité extrémiste, activiste et même raciste14."
De la sorte, il proférait un triple mensonge. D'abord, parce que ces responsables n'étaient bien sûr nullement racistes. Ensuite, parce qu'ils n'avaient cherché qu'à s'exprimer, ce qui n'est pas le propre d'un comportement activiste. Enfin, parce qu'ils ne constituaient pas une minorité, mais bien une majorité comme la suite l'a montré. Mais l'essentiel ne résidait pas dans ce mensonge, aussi odieux soit-il. L'essentiel, c'est qu'en reprenant à son compte les pires calomnies de nos adversaires, Le Pen a franchi ce soir-là le point de non retour et s'est véritablement contraint à la purge. Ayant sciemment désigné certains membres de son propre mouvement comme des "racistes", il se mettait du même coup dans l'obligation de les exclure ou, sinon, de reconnaître que le Front national était bien un mouvement raciste, comportant des racistes en son sein. A cette occasion, Le Pen a commis l'irréparable : il a mis lui-même en route le mécanisme d'une répression qu'il ne pourrait dès lors plus arrêter. Quant à nous, cette déclaration de guerre nous libérait de nos derniers doutes, s'il en subsistait encore. Il nous fallait bien lancer la contre-offensive. Pour sauver le Front national, le congrès était maintenant la seule planche de salut.

NOTES

1. Ce séminaire des conseillers régionaux s'est tenu à Nimes les 16, 17 et 18 octobre 1998.
2. Le Point, 3 octobre 1998.
3. Le Parisien, 2 octobre 1998.
4. Le Figaro, 7 octobre 1998.
5. Dans son édition du 23 décembre 1998, le Canard enchaîné note : "L'un des éléments déclencheurs de la crise qui ravage le FN a été le licenciement pour raison économique de deux piliers du clan Mégret (…). Les mégrétistes ont eu tort de s'emporter. Le FN a certes dû licencier, mais il crée aussi des emplois. Le Pen vient en effet de signer les embauches du frère et de la sœur de son gendre Samuel Maréchal, plus celle d'une amie du frère, plus celle d'une copine de Yann, sa fille. Le FN devient une entreprise familiale."
6. Communiqué de presse de Bruno Mégret du 17 novembre 1998.
7. Libération, 3 décembre 1998.
8. National Hebdo, 22 octobre 1998.
9. Rivarol, 30 octobre 1998.
10. Le Libre Journal, 31 octobre 1998.
11. Cette déclaration a été faite le 8 octobre 1998 à Rouen au restaurant "L'entrecôte" devant les conseillers régionaux FN de Haute-Normandie, à savoir MmeFrançoise Duchaussoy, MM. Gilles Pennelle, Yves Dupont, Francis Duval, Paul Chauvelin, Jean-Pierre Lussan, , Philippe Fouché-Saillenfest, Guilhem de Tarlé, ainsi que devant Michel Dor, secrétaire départemental du Finistère.
12. Ce conseil malveillant était même devenu une rengaine dans la bouche de Marine Le Pen, la propre fille du président du FN qui l'avait rappelé dans le Parisien du 9 décembre 1998.
13. L'Express du 4 février 1999 a publié de larges extraits du compte rendu de cette réunion qui n'ont jamais été contestés.
14. Grand Jury RTL-Le Monde-LCI, 6 décembre 1998.


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