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Le chagrin et l'espérance

Sommaire :
Prologue: Pour tourner la page
Chapitre 1: Le précédent inacceptable
Chapitre 2: Les dérives suicidaires
Chapitre 3: La purge à tout prix
Chapitre 4: Le sursaut salvateur
Chapitre 5: L'épreuve nécessaire
Chapitre 6: Le nouveau départ



Chapitre 4
Le sursaut salvateur

Du conseil national du 5 décembre au congrès de Marignane

En décidant de convoquer un congrès extraordinaire du Front national, vous preniez un risque politique considérable. Quel était alors votre état d'esprit ?

Il est vrai qu'en demandant la convocation d'un congrès, j'étais bien conscient d'accomplir un acte politique majeur et je savais que je brûlais tous mes vaisseaux. J'étais alors animé par un double sentiment : la tristesse et le soulagement. Nous étions en effet tous un peu affligés de devoir en arriver là, mais, en même temps, nous étions comme délivrés à l'idée de pouvoir reprendre l'initiative. J'étais pour ma part porté par l'immense espoir de sauver le mouvement et même de pouvoir à cette occasion faire des propositions concrètes pour le rénover. Je pensais déjà que ce mal pouvait être un bien et que cette crise pouvait permettre un renouveau. Cependant, à cet instant, mon attention était surtout tournée vers les cadres et les militants du Front : j'étais très anxieux de savoir s'ils comprendraient notre démarche. En effet, que nous n'obtenions pas le nombre de signatures nécessaire et alors tout était perdu ! Condamnés à réussir, nous étions tous dans un état d'extrême tension. Il s'agissait là d'un pari à la fois grisant et inquiétant.

Comment se fait-il que l'initiative de convoquer publiquement le congrès soit revenue à Serge Martinez ?

Eh bien, tout simplement parce qu'il en avait eu l'idée et qu'il s'était proposé pour la réaliser. Serge Martinez était de surcroît le mieux placé pour prendre cette initiative car il était connu pour être un homme indépendant. Sa personnalité correspondait donc parfaitement à l'esprit dans lequel je souhaitais que soit convoqué ce congrès. Il devait s'agir d'un congrès pour l'unité et Serge Martinez garantissait par sa personne qu'il n'était pas question d'une quelconque vendetta "mégrétiste". Pour mettre en œuvre cette initiative, Serge Martinez s'est d'ailleurs appuyé sur une structure dont le nom lui-même reflétait parfaitement l'esprit de notre démarche d'alors : l'Association de défense des adhérents du FN (ADAFN). Pour le reste, il avait fait imprimer les formulaires de demande de congrès et avait loué un petit local en banlieue afin d'assurer le traitement des retours. Toutes initiatives qu'il a, il faut le préciser, financées sur ses deniers personnels. Et, pour piloter ce dispositif, il s'est habilement appuyé sur Jacques Olivier. Membre du Front depuis 1978, ce dernier disposait en la matière d'une grande expérience puisque c'est à lui que revenait la responsabilité de la gestion des campagnes de propagande de notre mouvement. Dès lors, le lundi qui a suivi les fameuses déclarations de Le Pen sur la "minorité extrémiste, activiste et même raciste", Serge Martinez a tenu une conférence de presse et annoncé solennellement son initiative au grand public1.

A partir de quel moment avez-vous perçu l'extraordinaire engouement suscité par cette pétition ?

Le premier signe est venu des cadres et, plus particulièrement, des secrétaires départementaux et des conseillers régionaux que nous avions pris soin de solliciter par téléphone. Dès le mardi 8 décembre, les premiers ralliements ont été annoncés et il est très vite apparu qu'une majorité des cadres allait soutenir le projet de congrès. Ayant été les témoins directs de l'intransigeance suicidaire de Le Pen lors du conseil national du 5 décembre, ils trouvaient notre démarche naturelle et étaient donc nombreux à s'y rallier sans états d'âme.

Mais qu'en était-il alors des simples adhérents, par nature moins au fait de la situation ?

S'agissant des adhérents, il fallait être plus patient et attendre les premiers retours de courrier pour commencer à décompter les signatures. Pourtant, dès le mardi, un premier lot de lettres est arrivé, lot encore modeste mais prometteur. Mais c'est le mercredi que plus de mille signatures nous sont parvenues, nous donnant d'emblée l'espoir de réunir rapidement les huit mille demandes nécessaires.
C'était compter sans une difficulté imprévue. Par une sombre manœuvre, Le Pen avait réussi dès le jeudi à faire bloquer les lettres de demande de congrès adressées à la boîte postale ouverte à cet effet. Questionné par Serge Martinez, le receveur des postes avait fini par lâcher : "Je n'ai jamais vu cela. Je peux vous dire que votre patron a le bras long." S'agissait-il déjà d'un coup de pouce du gouvernement socialiste à Le Pen ? On peut se le demander quand on sait que les ordres ne sont pas venus du ministère des Postes mais de celui de l'Intérieur. Toujours est-il que le courrier est resté longtemps inaccessible et qu'il aura fallu faire ouvrir les lettres par un huissier assermenté pour connaître enfin le nombre des signatures ainsi reçues. Pourtant, sans attendre cette issue, le courrier qui arrivait par ailleurs au local de Courbevoie par le truchement des fédérations ainsi que le volume des plis qui s'entassaient dans le bureau de poste ne laissaient guère de doute. Il était clair que nous atteindrions très rapidement le seuil des 20 % d'adhérents favorables à notre démarche, seuil à partir duquel l'organisation d'un congrès devenait obligatoire.

Quel était le nombre exact de signatures nécessaire à l'organisation du congrès ?

Comme il y avait alors environ 40 000 adhérents au Front national, il nous fallait recueillir 8 000 signatures. Or, au bout du compte, nous en avons obtenu plus de 12 000. Par la suite, les lepénistes ont prétendu que le Front national comptait en réalité 50 000 membres, que certaines demandes de congrès figuraient en double, que d'autres émanaient de non adhérents et qu'ils avaient obtenu de nombreuses rétractations. Ils ont affirmé qu'en conséquence le résultat de notre pétition était en dessous du seuil requis. Nous nous attendions bien sûr à ce genre d'attitude, car Le Pen et ses amis avaient entrepris de combattre par tous les moyens cette initiative de congrès. Et il est clair que, si l'on est capable d'exclure des cadres qui demandent la simple application des statuts, on peut avec le même cynisme trafiquer les fichiers. Nous avons d'ailleurs eu la preuve de ces falsifications puisque certains permanents du siège qui ont été témoins de ces fraudes nous étaient secrètement favorables et nous ont expliqué, complètement écœurés, les manipulations auxquelles il a été procédé. Au-delà de cette polémique, la réalité c'est que notre pétition dépassait de 50 % le seuil nécessaire et que, quels que soient les aléas propres à ce genre d'entreprise, la marge était plus que suffisante pour garantir les conditions nécessaires à la tenue du congrès.

Comment Jean-Marie Le Pen a-t-il réagi à l'initiative de Serge Martinez ?

Le Pen a réagi de façon extrêmement brutale. Il a parlé de "traîtrise", lâché le terme de "félon" et annoncé que non seulement il n'organiserait pas de congrès, mais qu'il allait sanctionner ceux qui le réclamaient. Ainsi montrait-il en clair que la purge qu'il envisageait depuis de nombreux mois allait désormais être engagée à grande échelle. De fait, Serge Martinez a été immédiatement suspendu et traduit en conseil de discipline. Pierre Vial, qui avait été parmi les tout premiers à exprimer publiquement son ralliement au projet de congrès, a subi la même sanction. Le Pen a d'ailleurs ensuite étendu sa menace à l'ensemble du mouvement : tous ceux qui se prononceraient en faveur d'un congrès seraient considérés comme des traîtres au Front national et traités comme tels ! Ceux qui appliquaient les statuts de leur mouvement allaient se trouver exclus par celui-là même qui les violait...
Dès lors, le signal était donné de l'hystérie et le délire le plus absolu allait s'emparer des lepénistes puisqu'un homme pourtant sensé comme Bruno Gollnisch ira jusqu'à voir dans notre initiative la main de l'Élysée, du Mossad ou de la CIA ! Il est vrai que c'est là l'une des manifestations d'un réflexe propre aux mentalités groupusculaires et sectaires : l'explication par le complot. Le complot est très pratique parce qu'il permet de faire l'impasse sur ses propres responsabilités. Ce n'est rien moins qu'un refus de la réalité.

Vous pensez que Jean-Marie Le Pen avait peur d'un congrès et qu'en brandissant la menace de sanctions, il espérait dissuader les adhérents du Front national de signer la pétition ?

Certainement. Le Pen devait penser que les élus et les cadres n'oseraient pas remettre en cause leur statut et risquer leur carrière. Il pensait qu'ils n'étaient mus que par des préoccupations strictement personnelles et vénales. Comme le dit le dicton, on ne prête aux autres que les sentiments dont on est soi-même capable. Son mépris l'a aveuglé. Les cadres du Front mettaient au-dessus de tout autre considération l'intérêt supérieur du mouvement et la fidélité à leur idéal. Sanction ou pas, c'est donc en suivant ce que leur dictait leur conscience qu'ils ont signé pour le congrès.

C'est également à ce moment-là que vous avez rendu public votre soutien à l'initiative de Serge Martinez ?

Oui. Dès lors que les sanctions allaient s'abattre sur nombre de nos amis, il était inconcevable que je reste en retrait. Et je voulais ainsi affirmer ma solidarité avec les victimes de la purge en cours. Mais, surtout, il fallait assurer la réussite de notre initiative et celle-ci ne pouvait être un succès que si je mettais tout mon poids dans la balance. Dans cette période de grand trouble, je devais, pour convaincre tous ceux qui me faisaient confiance, m'engager sans réserve en faveur du congrès. Le mercredi 9 décembre, j'ai donc convié les journalistes pour une grande conférence de presse au cours de laquelle j'ai annoncé que je soutenais l'initiative de Serge Martinez.

Mais comment ce congrès pouvait-il être celui de l'unité dès lors que Jean-Marie Le Pen le désavouait ?

J'étais conscient des risques que comportait cette position, mais, dans mes propos, j'ai pris soin de ne prononcer aucune parole définitive. Jusqu'au bout, j'ai laissé la porte ouverte à toute solution de compromis. J'ai d'abord rappelé que "dans toute communauté humaine fondée sur le principe démocratique, la légitimité appartient au peuple et que, face à la crise que traversait le Front national, il fallait donc donner la parole au peuple des militants à travers un congrès extraordinaire". Ensuite, j'ai pris soin de préciser que "le Front national n'appartenait à personne sinon à tous les militants, quelle que soit leur position dans l'appareil" et qu'en conséquence "cette initiative n'était pas dirigée contre Jean-Marie Le Pen et qu'il ne s'agissait ni d'un putsch ni d'une opération séditieuse, mais d'une démarche logique et naturelle, conforme aux statuts".
Enfin, je terminais par ces mots : "Adhérents, militants, cadres du Front national, je compte sur vous, la France nous regarde. Face à la classe politique PS-PC-RPR-UDF qui trahit notre pays en ratifiant le traité d'Amsterdam, notre devoir est de nous ressaisir pour assurer demain la renaissance de la France2." Or, si la plupart des cadres et des militants du Front m'ont bien compris, force est de constater que Le Pen, lui, est resté sourd à cet appel, puisque, dans l'heure qui a suivi mon allocution, il a prononcé ma suspension, faisant ainsi un pas de plus vers l'explosion de notre mouvement.

Certains vous accusent d'avoir tenu secrète l'intention de cette conférence de presse ?

Cette accusation est des plus saugrenues car une conférence de presse est par définition publique. L'ensemble des médias étaient conviés et l'affluence a été record. Si bien que la salle d'hôtel que nous avions louée s'est révélée trop exiguë pour recevoir tous les journalistes. Je peux vous dire que cela a été une belle bousculade. Et, bien entendu, Le Pen connaissait l'existence de cette conférence de presse, à laquelle assistaient d'ailleurs Alain Vizier, son attaché de presse, et Sophie Brissaud, sa directrice de la communication d'alors.
A ce sujet, j'ai d'ailleurs en tête une anecdote assez révélatrice de la personnalité de Le Pen. Quelques instants avant que je ne prenne la parole, le responsable de notre service d'ordre vient me voir, assez inquiet : "Le Pen vient, il est en route !" C'est par des appels téléphoniques émanant du "Paquebot" qu'il avait été averti de son arrivée imminente. A ceux qui me demandaient si on devait lui interdire l'accès de l'hôtel, j'ai répondu qu'il fallait au contraire le laisser venir et que, s'il souhaitait engager une explication en direct devant les caméras, cela le regardait. Mais, tel Godot, Le Pen n'est jamais venu. Et pour cause, il n'en avait jamais eu l'intention. La réalité, c'est qu'au moment de la conférence de presse, Le Pen avait parcouru les couloirs du Paquebot en lançant à la cantonade qu'il allait se rendre à la conférence de presse et que "Mégret allait voir ce qu'il allait voir !" Il avait poussé la bouffonnerie jusqu'à s'engouffrer dans sa voiture et à démarrer en trombe vers le pont de Saint-Cloud pour revenir après un long détour à son bureau de Montretout. (Rires.) Une mise en scène puérile qui montre à quel point Le Pen était infatué de lui-même, persuadé que sa seule présence suffirait à pétrifier tout le monde et que la perspective de sa venue allait me déstabiliser.

Le soir même, vous avez eu l'occasion de juger de l'impact de votre déclaration sur les militants, puisque vous teniez, je crois, une réunion à Aix-en-Provence ?

Oui, à peine ma conférence de presse terminée, j'ai pris un avion à destination des Bouches-du-Rhône, où je devais participer à une assemblée générale des adhérents visant à introniser Susini à la tête de la fédération. Je dois rappeler que M. Susini avait été bombardé à ce poste par Le Pen lui-même pour me contrer à Marseille. Depuis de longs mois, j'avais en effet annoncé mon intention de briguer la mairie de la cité phocéenne en 2001 et j'avais même déjà lancé un journal local intitulé Marseille Liberté. Mais il est très vite apparu que cette initiative déplaisait à Le Pen puisqu'il a alors activé sur place deux personnalités très discutées : MM. Susini et Schneider.

Pourtant, je crois que M. Schneider avait été très virulent contre Jean-Marie Le Pen dans le passé. Que cherchait ce dernier en procédant à ces nominations ?

Pour Le Pen, peu importe le passé, du moment que quelqu'un peut le servir et qu'il le tient. Cet épisode est d'ailleurs un très bon exemple de la manière dont Le Pen gérait son appareil territorial. Depuis des années, je l'incitais à nommer un secrétaire départemental plus actif que celui, au demeurant fort sympathique, qui était en place. Il avait toujours refusé, car il comptait beaucoup sur le cadre qu'il avait installé à Marseille pour limiter mon action sur place, son seul objectif dans les Bouches-du-Rhône étant d'éviter que cette fédération ne fonctionne en pleine harmonie avec moi.
Il changera finalement le responsable de ce département à la fin de l'année 1998, jugeant le titulaire du poste désormais insuffisant pour me contenir. Après l'avoir limogé sans ménagement, il lui substituera un homme tout récemment venu au FN et dont le profil lui paraissait parfaitement adapté pour s'opposer à moi à Marseille : l'ancien chef de l'OAS, Jean-Jacques Susini. Ainsi, dans le Sud comme partout ailleurs, Le Pen ne prenait pas ses décisions en vue d'améliorer l'efficacité du mouvement, mais pour opposer les uns aux autres, selon la formule des monarques fragiles : diviser pour régner. A l'évidence, Le Pen adoptait envers moi la même attitude que celle qui avait suscité jadis le départ de Jacques Peyrat. En un mot, Le Pen entendait m'empêcher de briguer la mairie de Marseille, ville dans laquelle j'étais arrivé en tête de la droite lors des régionales de mars 19983.

Dans ces conditions, comment s'est passée la réunion d'Aix-en-Provence ?

Cette réunion a été proprement surréaliste puisque c'est à mon arrivée à l'aéroport de Marseille que j'ai appris les sanctions qui me frappaient : Le Pen m'avait démis de mes fonctions et avait engagé contre moi une procédure d'exclusion au seul motif que j'avais demandé l'organisation d'un congrès, pourtant en stricte application des statuts. On imagine aisément dans quelle atmosphère pour le moins surchauffée s'est déroulée la séance au cours de laquelle je partageais la tribune avec MM. Gollnisch et Susini.
Tour à tour, nous avons donné notre interprétation des événements, Gollnisch défendant plus que jamais la thèse du complot avec un art consommé du sophisme : Le Pen c'est le Front, imposer un congrès contre la volonté de Le Pen c'est donc trahir le Front. Mais, manifestement, la majorité des militants présents n'acceptait pas cette fausse équation, la plupart d'entre eux estimant, à juste titre, que le Front c'était eux ! La réunion a donc tourné à mon avantage, même s'il est apparu ce soir-là que les attaques très virulentes lancées contre les partisans du congrès allaient porter sur les esprits les moins informés et donc créer une profonde fracture parmi les militants.

Vous parlez des militants mais, en réalité, ce sont vos sympathisants et vos électeurs qui allaient être troublés par cette crise majeure ?

Oui, les accusations de Le Pen allaient aussi profondément troubler nos sympathisants et nos électeurs. Ainsi, le soir de la réunion d'Aix, l'affaire est à nouveau à la une des médias et je me retrouve confronté à Le Pen, lui sur TF1 et moi en duplex sur France 2. Déjà, l'argumentation des deux parties se dessine. Tandis que Le Pen attaque avec virulence sur le thème de la trahison et du complot, je m'efforce quant à moi de rester sur un terrain politique pour expliquer notre initiative et pour ne surtout pas tomber dans le déballage de linge sale. Le Pen, lui, n'y résistera pas puisque, ce soir-là4, il reniera sa fille Marie-Caroline qui avait pris parti pour le congrès, lui reprochant d'avoir suivi "son amant plutôt que son père". Inutile de vous dire que, chez les militants des deux bords qui assistaient à ces échanges, à côté du studio improvisé par France 2 en marge de la réunion d'Aix, la tension était extrême et que les invectives ont commencé à fuser.

Vous voulez dire qu'il y a eu des incidents ?

Non, car personne n'en est venu aux mains. Mais il est clair qu'en utilisant sans retenue les termes de "complot", "trahison", "félonie", Le Pen a semé les germes d'une véritable guerre civile dans les rangs du Front national. Pour le seul mois de janvier, pas moins de huit secrétaires départementaux partisans du congrès ont subi de véritables agressions physiques. A l'image de Le Pen lui-même, menaçant de "coups de boule5" un de mes amis élus du conseil régional de Provence, certains esprits faibles ont totalement perdu leur sang-froid. Ainsi, plusieurs semaines après le congrès de Marignane, le secrétaire départemental adjoint lepéniste de Haute-Savoie a-t-il carrément exhorté ses militants à casser du "mégrétiste". "Mes amis, s'est-il exclamé en pleine réunion6, faites la guerre à Bruno Mégret, faites la guerre aux gens qui le soutiennent, car vous devez faire la guerre aux traîtres ! Respectez un communiste ou un socialiste ! Mais foutez des coups de poing dans la gueule à ces gens-là !"
Il faut d'ailleurs à cette occasion saluer le sang-froid et le sens des responsabilités qui ont été ceux du DPS le service d'ordre de l'ancien FN. Considérant que ses membres constituaient une sorte de garde prétorienne à sa seule dévotion, Le Pen lui-même devait exiger qu'ils se retournent contre les partisans du congrès. Mais, à l'image de leur chef Bernard Courcelle7, ils ont préféré désobéir et démissionner plutôt que d'être utilisés à des actions contraires à leur honneur. Si bien que la majorité d'entre eux constitue aujourd'hui le Département protection assistance (DPA), le service de sécurité du MNR, entièrement réorganisé par Gérard Le Vert.

Deux jours plus tard, vous avez tenu une seconde réunion avec Bruno Gollnisch, mais cette fois dans son fief, à Lyon. Avez-vous bénéficié du même soutien de la part des militants lyonnais ?

Le hasard du calendrier faisait qu'après Aix-en-Provence, j'allais à nouveau me retrouver en face de Gollnisch, mais cette fois dans sa ville de Lyon. Il s'agissait donc d'un test particulièrement révélateur. Et je dois dire que ce soir-là, j'ai compris que notre pari était gagné, car l'accueil qui m'a été réservé était similaire à celui d'Aix-en-Provence. Gollnisch lui-même devait le pressentir puisqu'il avait d'abord pensé annuler la réunion et c'est finalement sur instruction de Le Pen qu'il s'est décidé à aller au charbon. Il est vrai que les nouvelles n'étaient pas bonnes pour lui : sur les 35 conseillers régionaux de la région Rhône-Alpes, 22 élus s'étaient prononcés pour le congrès, désavouant ainsi leur président de groupe.
Et cette région ne constituait pas une exception, puisqu'en France métropolitaine ce sont au total 60 secrétaires départementaux sur 96 et 140 conseillers régionaux sur 275 qui se sont finalement ralliés à l'initiative de Serge Martinez. Dans certaines régions, les ralliements ont même dépassé nos espérances. Ainsi en Loire-Atlantique, Arnaud de Périer devait emmener dans son sillage la majorité des cadres et des élus de sa région. Jean-Pascal Serbera fera de même en Midi-Pyrénées. En Haute-Normandie, ce fut plus net encore. À la suite de Gilles Pennelle et Yves Dupont, huit conseillers régionaux sur dix ont appuyé l'initiative du congrès quand deux seulement la refusaient. Mieux encore, chez les jeunes du FNJ pourtant dirigés par Maréchal, ce ne sont pas moins de 53 secrétaires départementaux sur 72 et 8 responsables régionaux sur 10 qui se sont déclarés favorables à un congrès, plaçant ainsi les jeunes au cœur de l'entreprise de sauvetage du FN et créant d'emblée l'armature du futur MNJ actuellement dirigé par Philippe Schleiter.
Pourtant, Jean-Marie Le Pen persiste à refuser de convoquer le congrès. Dès lors, c'était à vous qu'incombait la charge de l'organiser.
Effectivement, en refusant de réunir le congrès, Le Pen nous contraignait à l'organiser nous-mêmes. Car, au point où nous en étions arrivés, il était évidemment hors de question de s'arrêter au milieu du gué. Nous avions rassemblé nettement plus que le nombre statutaire de signatures requises : le congrès devait avoir lieu. Il aurait lieu et ce serait à Marignane, les 23 et 24 janvier 1999, quoi qu'il arrive et même s'il fallait pour cela se substituer au président défaillant. Cela dit, il faut savoir qu'il ne s'agissait pas là d'une mince affaire car, pour tenir un congrès du Front national, il faut au préalable organiser une centaine de congrès départementaux au cours desquels les adhérents élisent les délégués chargés de les représenter. Pour accomplir cette tâche malgré l'opposition des "lepénistes", il nous fallait donc désigner un administrateur provisoire du Front national.

Comment cet administrateur provisoire a-t-il été désigné ?

La question n'était pas facile à résoudre car les statuts étaient muets sur la situation qui était la nôtre. Selon l'article 24, c'est en effet le président qui devait convoquer le congrès. Certes, il s'agissait d'une compétence liée qui l'obligeait à convoquer notre assemblée dès lors que les signatures étaient en nombre suffisant. Mais que faire si, comme c'était le cas, il violait les statuts et refusait d'organiser nos assises ? Un peu comme si le président de la République refusait d'organiser les élections législatives ! Pour sortir de cette difficulté, tout en restant le plus possible dans la légalité, nous avons pris soin de réunir l'instance représentative la plus large du mouvement, à savoir le conseil national. Il s'est réuni le 13 décembre, à l'hôtel Sofitel, au pied de la tour Eiffel. Certes, les "lepénistes" n'étaient pas là, mais une majorité des membres du conseil étaient présents ou représentés. Dès lors, nous pouvions considérer que toute décision prise à l'unanimité serait légitime. Et c'est à l'unanimité que Franck Timmermans a été désigné au poste d'administrateur provisoire, avec pour mission d'organiser le congrès national.

Pourquoi ce choix de Franck Timmermans ?

Franck Timmermans est l'exemple même du cadre militant. Il incarne ce que le Front national comptait de meilleur puisqu'au désintéressement personnel, il ajoute les convictions et la compétence. Personnalité emblématique du mouvement dont il était membre depuis les origines, il jouissait depuis toujours d'un véritable prestige auprès des militants et des cadres. Doué d'une grande force de travail, du sens de l'organisation et de la capacité à entraîner les hommes, il est apparu d'emblée comme l'homme le plus qualifié pour accomplir cette tâche. Il s'en est d'ailleurs acquitté avec un talent d'autant plus remarquable que nous étions alors dans un dénuement presque total. Tous les responsables nationaux qui s'étaient prononcés en faveur du congrès avaient en effet été chassés du Paquebot. J'étais moi-même interdit de séjour au siège national et nous nous sommes retrouvés, à l'invitation de Jean-Yves Le Gallou, campant littéralement dans les locaux du groupe FN qu'il présidait au Conseil régional d'Ile-de-France. Réduits à l'état de SDF de la politique, nous occupions des coins de bureau et communiquions exclusivement par téléphone portable.
Malgré ces difficultés matérielles qu'il surmontera avec une grande maîtrise, Franck Timmermans mènera sa tâche avec une efficacité et une rapidité remarquables. S'appuyant sur les secrétaires fédéraux ou les administrateurs qu'il avait nommés dans les départements restés lepénistes, il réussira le tour de force d'organiser un pré-congrès dans chaque département de métropole et d'outre-mer. Au cours de ces réunions préparatoires, nous aurons réuni au total près de 7 000 adhérents, soit environ 70 p. cent du nombre des participants aux pré-congrès départementaux convoqués à l'occasion de nos assises ordinaires de mars 1997. Et ce sont 1 667 délégués qui auront été élus à cette occasion, soit 728 de plus qu'au congrès de Strasbourg où le nombre des délégués de droit, non élus par les militants, restait prédominant. Il était donc clair que la légitimité de notre congrès serait équivalente, voire supérieure, à celle du congrès de Strasbourg et, cela, malgré les consignes de boycott et de sabotage lancées par Le Pen.

Est-ce que le refus de Jean-Marie Le Pen d'organiser le congrès excluait du même coup sa présence ?

Absolument pas. Jusqu'au bout, il avait la possibilité d'assister au congrès. Il y a été invité et, en tant que président du mouvement, c'était même sa place naturelle. D'autant qu'il s'agissait toujours dans notre esprit d'un congrès de l'unité, ouvert à tous sans exception. Lors des assises départementales, tous les militants étaient conviés et tous étaient les bienvenus. Pourtant, il devenait chaque jour plus évident que Le Pen ne viendrait pas puisque son obsession était de saboter la tenue du congrès. Il a ainsi notamment envoyé des formulaires à tous les adhérents leur enjoignant de lui jurer fidélité et, pour ceux qui avaient signé en faveur du congrès, de se rétracter.

Certains ont pourtant mis en doute votre volonté de réunir un congrès de l'unité ?

Ceux qui prétendent cela font preuve d'une incroyable mauvaise foi. Car, une fois encore, ce qui a provoqué l'éclatement du Front national, c'est le refus de Le Pen d'appliquer les statuts, d'organiser le congrès et de s'y rendre. Il faut bien comprendre qu'il pouvait à tout moment mettre fin à la crise, y compris après l'initiative de Serge Martinez. Il est d'ailleurs frappant de constater que, pendant toute cette période de l'avant-congrès, un certain nombre d'initiatives ont été prises pour rétablir l'unité du mouvement, initiatives auxquelles Le Pen n'a jamais donné suite.
Jean-Marie Le Chevallier a suggéré la réunion d'un comité central extraordinaire dans sa ville de Toulon. J'avais répondu favorablement à cette proposition. Le Pen l'a refusée. De façon encore plus significative, sa fille Marie-Caroline avait proposé aux deux parties l'adoption d'une charte de réconciliation nationale8. Je l'ai acceptée. Le Pen l'a rejetée. Je veux d'ailleurs souligner le courage qui a été celui d'une femme comme Marie-Caroline Le Pen. Elle savait en effet qu'en mettant tout en œuvre pour sauver l'unité de notre mouvement, elle risquait d'attirer sur elle les foudres de son père. Avec une dignité exemplaire, elle a fait ce qu'elle pensait être son devoir en prenant tous les risques pour elle-même et les siens.

Que prévoyait exactement la charte de réconciliation nationale proposée par Marie-Caroline Le Pen ?

Cette charte reposait en fait sur quatre points : l'amnistie générale pour les personnes frappées par les exclusions et les licenciements et le maintien des cadres dans leurs fonctions, l'organisation d'un congrès extraordinaire, la confirmation de Le Pen à la tête du Front national et celle du comité central dans sa configuration d'alors et enfin l'instauration d'un ticket Le Pen-Mégret pour les élections européennes. Le seul fait que j'aie accepté de signer une telle charte suffit d'ailleurs à prouver que ma démarche n'avait rien d'un putsch puisque ce document prévoyait explicitement la reconduction des instances du mouvement et donc le maintien de Le Pen comme président du Front national.
Je dois ajouter que cette charte aurait recueilli l'assentiment de l'ensemble des militants, car ceux-ci ne voulaient pas de la désunion. Les "mégrétistes" ne voulaient pas de rupture avec Le Pen. Les "lepénistes" ne voulaient pas se séparer de Mégret. La vraie solution, c'était donc le tandem Le Pen-Mégret. Cette solution faisait l'unanimité. Ou plutôt l'unanimité moins une voix : celle de Le Pen. Et il est pitoyable de constater qu'après avoir refusé ce tandem totalement légitime et voulu par tous, il finira par imposer le tandem Le Pen-De Gaulle dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne jouit pas d'une grande légitimité au Front national.

Cette fracture ouverte n'a-t-elle pas rendu plus difficiles les ralliements à l'idée du congrès ?

Assurément. Car, du fait de l'attitude de Le Pen, la participation au congrès changeait progressivement de nature. Ce n'était plus seulement pour l'unité du mouvement, mais pour sa rénovation que l'on voulait se rendre à Marignane. Et, de ce fait, certains responsables ou militants ont pu renoncer à participer au congrès. Mais je dois dire que, dans l'ensemble, aucun des cadres sur lesquels je comptais n'a fait défaut. à de très rares exceptions près, je n'ai pas eu de mauvaises surprises. En revanche, j'en ai eu beaucoup de bonnes. Car cet épisode tragique de l'histoire du Front national a été l'occasion de mesurer la trempe de chacun.
Je pense notamment aux salariés de la délégation générale et d'autres services. Sommés de se renier sous peine de perdre leur emploi, tous ont décidé d'abandonner leur poste et leur salaire pour rester fidèles à leurs convictions. Jusqu'à Bruno Racouchot, Jean-Marc et Sophie Brissaud, collaborateurs les plus proches et les plus dévoués de Le Pen lui-même qui décideront de le quitter après de très longues années passées à ses côtés9. Une telle dignité dans le comportement démontre à mon sens la valeur humaine de tous ceux qui se sont engagés à mes côtés au sein du Mouvement national républicain, lequel se révèle d'une essence très différente de celle des autres partis politiques. Car, dans l'établissement, ce genre d'événement ne se produit jamais. Chacun est trop préoccupé, qui de son emploi, qui de son investiture ou de ses prébendes. Si bien que personne ne prend jamais de risques. Or, notre mouvement est aujourd'hui constitué de milliers de cadres et de militants qui ont fait face à leurs responsabilités, qui ont franchi le Rubicon, brûlé leurs vaisseaux sans espoir de retour, acceptant d'affronter tous les risques pour sauver leur idéal.
Il faut le souligner, ce sont en général les meilleurs des cadres et des militants qui m'ont rejoint, les plus efficaces et les mieux implantés, quand les plus falots restaient avec Le Pen. Ainsi les cadres qui avaient réussi à créer des associations parallèles comme Mireille d'Ornano avec Fraternité Française ou Olivier Pichon avec le Mouvement pour un enseignement national ont été parmi les premiers à me suivre. La sélection ne s'est donc pas opérée, comme certains l'ont prétendu, selon des critères religieux ou idéologiques, mais en fonction de l'état d'esprit de chacun. D'un côté, les archaïques qui faisaient de la politique pour se faire plaisir. De l'autre, les modernistes qui voulaient à tout prix la victoire de nos idées.
Il n'en demeure pas moins que tous ont souffert de cette division et je n'oublie pas que cette période a été celle d'un grand déchirement et que beaucoup n'ont alors choisi leur camp que le cœur brisé, laissant de l'autre côté tel ami, voire tel membre de leur famille.

Quels sont les ralliements ou les soutiens qui vous ont le plus surpris ou touché ?

Oh ! je ne peux pas répondre à cette question. C'est bien trop difficile. Comment établir une quelconque hiérarchie en ce domaine ? Dans des circonstances aussi dramatiques, chacun est confronté à des choix cornéliens. Et chacun agit au regard de sa conscience. J'ai cependant été particulièrement sensible au soutien de personnes dont la décision était d'autant plus difficile qu'elles entretenaient avec Le Pen des relations très étroites. Je pense à Marie-Caroline Le Pen bien sûr, mais aussi à des femmes et des hommes tels que Claudine Dupont-Tingaud, Michel Dor, Anne-Marie Kerléo, Jean-Pierre Lussan et Hubert de Rougé.
Je pense aussi au doyen de notre bureau politique, Jacques Lafay, figure de la médecine et grand résistant, ainsi qu'aux infatigables combattants de la droite nationale tels que Jean-François Galvaire, le président de l'association des amis de National Hebdo et brillant avocat du MNR, ou François Brigneau qui a admirablement décrit, dans un ultime article, le déchirement qui était le sien : "Je ne peux laisser croire - ne fût-ce que par mon silence - que j'adhère au comportement actuel du président Le Pen. Ce comportement me navre. Il m'accable. Il me désespère. Je ne pourrai jamais considérer comme des traîtres à leur parti et à leur patrie les dirigeants qui ont demandé la convocation d'un congrès extraordinaire. C'est la première fois que je me sens proche du général De Gaulle : j'ai envie d'aller pleurer de chagrin dans mon village. Bonsoir tristesse10."
Nul ne doute que de nombreux militants, quel que soit le camp qu'ils ont choisi, se sont reconnus dans ces propos. Je comprends leur chagrin. Mais la politique exige parfois de se durcir le cœur et de prendre les décisions qui sauvent, aussi difficiles soient-elles. C'est ce que j'ai fait en maintenant, malgré les difficultés, le cap du congrès de Marignane.

Mais vous avez aussi essuyé des déceptions comme le retournement d'Yvan Blot, pourtant décrit comme l'un de vos proches amis. Comment expliquez-vous cette défection ?

M. Blot a en effet été pour moi la grande déception humaine de cette période car, après nous avoir rejoints sans panache, il nous a quittés piteusement. Il est vrai que Blot avait franchi le pas au dernier moment, après avoir tergiversé et louvoyé jusqu'à l'extrême limite. Et ce n'est que lorsqu'il a compris qu'il ne pourrait éviter de se déterminer qu'il a fini par rallier notre camp. Ensuite, une fois de notre côté, sans doute pour gommer ses atermoiements récents, il a cru nécessaire d'en rajouter, poussant le zèle jusqu'à rédiger deux notes extrêmement virulentes à l'encontre de Le Pen. La première s'intitulait "Les cinq reniements de Jean-Marie Le Pen". Quant à la seconde, il s'agissait carrément d'une "Note sur la santé mentale de Jean-Marie Le Pen11", décrit comme "un exemple cliniquement pur de sujet atteint de la névrose de l'échec", qui "le rend incapable de diriger rationnellement une très grande organisation guidée par le principe de responsabilité..."
Pourtant, au lendemain du congrès de Marignane, Blot annonce bruyamment qu'il rejoint cet homme. Et, pour justifier sa volte-face, là aussi il en fait des tonnes, annonçant notamment qu'il détenait les preuves du fameux complot. Mais, à ce jour, nous n'avons toujours rien vu venir ! Il faut d'ailleurs rappeler que, jusqu'à son ralliement à Le Pen, Blot était précisément considéré par les "lepénistes" comme l'homme de l'Élysée, une sorte de preuve vivante du complot... Les raisons de son départ restent cependant incompréhensibles car, en pratiquant cet aller et retour, Blot se grillait des deux côtés et organisait son suicide politique.

Certains expliquent son geste par le dépit de ne pas recevoir d'assurances de votre part quant à sa réélection au Parlement européen ?

Il est certain que son mandat de député européen le tracassait beaucoup puisqu'il faisait partie de ceux qui m'imploraient de courber l'échine pour tenter de reporter la crise au lendemain des élections, une fois nos fauteuils de députés retrouvés. Les propos qu'il a laissés sur mon répondeur téléphonique quelques jours avant sa trahison allaient d'ailleurs dans le même sens. Il y faisait état de son très vif mécontentement à la suite de la parution dans Libération d'un article12 expliquant que ses "atermoiements pourraient lui coûter une bonne place sur la liste Mégret aux européennes".
Cet article, aussi erroné soit-il, l'avait totalement déstabilisé. Il pensait manifestement que le fait de me connaître depuis de longues années suffirait à assurer sa promotion. Mais ce qu'il n'avait pas compris, c'est que le copinage qui prévalait dans le système Le Pen n'aurait désormais plus cours. D'ailleurs, de ce point de vue, sa défection a permis de montrer publiquement que, dans notre mouvement, il ne suffit pas d'être l'ami de Bruno Mégret pour être promu. Nous n'avions pas réuni un congrès pour reproduire les dérives lepénistes sans Le Pen ! Les motions adoptées à Marignane étaient d'ailleurs très explicites à ce sujet13.

Précisément, comment s'est déroulé le congrès proprement dit ? Vos adversaires ont raillé une "simple réunion tenue dans un gymnase".

Ceux qui s'arrêtent à ce genre de détail sont condamnés à rester à la surface des choses. En réalité, le congrès de Marignane a constitué un incroyable succès. D'abord par la prouesse technique réalisée notamment par Louise Alaux en charge des manifestations qui parviendra à organiser en moins de deux mois un congrès de cette importance, réunissant près de trois mille personnes sur deux jours, et, cela, sans structures ni moyens financiers. Ensuite et surtout, notre congrès s'est révélé comme une réussite politique de première grandeur, car c'est en quelque sorte l'élite de l'ancien Front national qui s'est trouvée réunie à Marignane. Et je crois qu'au fil de ces deux journées des 23 et 24 janvier 1999, chaque personne présente a senti comme un souffle traverser les travées de la grande salle de congrès. Chacun a compris que nous étions à l'aube d'un renouveau et que, désormais, tout serait différent. D'ailleurs, l'enthousiasme qui régnait parmi les congressistes ne laissait aucun doute sur leurs sentiments.
Alors, oui, c'est vrai, nous nous sommes réunis dans un gymnase loué à la mairie de Marignane. Daniel Simonpieri, le maire de la ville, s'est montré à cette occasion lui aussi exemplaire et a facilité l'organisation et le succès de cette manifestation inhabituelle pour cette petite ville de Provence. Dans cette salle de sport, on était loin du strass et des paillettes des conventions lepénistes. Il est vrai que tout avait été fait à l'économie et que tout avait été financé grâce à la contribution de chaque participant. Mais le dénuement matériel dans lequel s'est déroulé le congrès, loin d'en diminuer la portée, lui a au contraire conféré une authenticité exceptionnelle. Je ne crois pas qu'il y ait, dans toute l'histoire de la Cinquième République, d'autres exemples d'un mouvement politique engageant son renouveau par un sursaut de sa base. D'ailleurs, les deux cent soixante journalistes présents ne nous ont pas caché combien ils avaient été impressionnés par l'exploit que nous venions d'accomplir. L'un d'eux, il s'agissait d'un correspondant étranger, m'a même confié : "Ce que vous avez accompli là, aucun autre parti n'aurait été capable de le faire !"

Quand vous évoquez le renouveau, vous pensez à quoi ? Au renouvellement des hommes ?

Pour l'extérieur, le signe le plus visible du renouvellement, c'est évidemment celui des instances de notre mouvement. Mais ce renouveau est en réalité plus profond puisqu'il a constitué en quelque sorte une première rupture avec des méthodes héritées des groupuscules, comme l'autocratisme de Le Pen. Cela tient par exemple à la façon dont nos instances ont été élues sous le contrôle du colonel Luciani à l'intégrité et à la droiture exemplaires. Auparavant, les congrès du Front national étaient marqués par la très grande inégalité qui présidait aux opérations de vote. Ainsi, à Strasbourg, les membres du bureau politique ou les secrétaires départementaux disposaient chacun de dix voix, quand les délégués élus par les militants ne disposaient que de deux voix. A Marignane, ce système a été remis à plat. Selon le principe républicain "un homme, une voix", chaque délégué, quel que soit son rang dans le mouvement, ne disposait plus que d'une seule voix. De la sorte, j'ai tenu ma promesse de rendre le mouvement à ses militants.

Ce renouvellement s'est aussi traduit par votre élection à la présidence du mouvement ?

Oui, cela a été pour moi un moment d'intense émotion. Une émotion d'autant plus forte que je ne m'y étais pas pleinement préparé. Certes, dès lors que Le Pen ne participait pas au congrès, je savais qu'il devenait mécaniquement nécessaire de constater sa carence et donc d'élire un nouveau président. Mais cette hypothèse restait pour nous tous une hypothèse ultime. C'est d'ailleurs si vrai que l'élection du président n'a été inscrite à l'ordre du jour qu'au dernier moment, c'est-à-dire lorsque l'absence de Le Pen fut clairement établie.
De ce fait, l'histoire s'est accélérée pour moi et les applaudissements sans fin qui ont salué mon élection comme président m'ont aussitôt fait prendre conscience de la gravité de mon engagement et du poids de mes nouvelles responsabilités. A travers l'ovation dont m'ont alors gratifié les deux mille délégués, j'ai pleinement éprouvé la confiance que mettait en moi tout un mouvement. Ne pas décevoir, non seulement les personnes présentes, mais, au-delà, tous ces Français désemparés qui placent leur espoir en nous, tel m'est apparu le premier de mes devoirs.
Cela dit, au-delà de l'élection du président et des membres du comité national, un certain nombre de textes ont été soumis aux délégués. La charte des valeurs et le code de bonne conduite, ont été adoptés à l'unanimité. Et, en votant pour ces deux textes fondateurs de notre nouvelle démarche, les congressistes ont clairement montré qu'ils étaient mus par la volonté d'en finir avec les dérives et les comportements archaïques de Le Pen et de fonder quelque chose de nouveau et de moderne. Le congrès de Marignane a en fait consacré l'émergence d'un nouvel état d'esprit qui s'est naturellement incarné dans une réalité totalement différente de l'ancien Front national.

Vous voulez dire que le congrès de Marignane a en quelque sorte donné naissance à un nouveau mouvement politique ?

Oui, dès lors qu'ils refusaient de se rendre au congrès de Marignane, Le Pen et les siens se mettaient d'eux-mêmes en dehors de ce que nous étions en train de bâtir. C'est la raison pour laquelle le congrès de Marignane n'a pas été réellement la fin institutionnelle de la crise du Front, mais plutôt l'acte de naissance d'un nouveau mouvement. Certes, il s'agissait formellement pour nous à l'époque d'un congrès du Front national et ce qui en sortait était un Front national rénové que nous avions d'ailleurs baptisé Front national-Mouvement national. Mais c'est en réalité quelque chose de nouveau qui allait émerger de l'événement et le congrès de Marignane restera dans l'histoire comme la mue politique d'un mouvement qui, sinon, était condamné.

Que voulez-vous dire par là ?

Je pense que cette crise n'aura pas été, comme beaucoup l'ont cru, un affrontement entre les partisans de Le Pen et ceux de Mégret. Elle revêt une signification beaucoup plus profonde qui révèle la nature ambivalente de l'ancien Front national. Le FN n'était en effet pas homogène, mais constitué d'un mélange de deux courants qui coexistaient tant bien que mal dans les années passées et qui se sont séparés à Marignane. Ce qui a structuré les deux camps, c'est une différence majeure de conception politique, différence qui préexistait à la crise.
D'un côté, une vision passéiste, essentiellement pessimiste, déterminée par l'idée de la décadence inéluctable et profondément marquée par un passé groupusculaire. De l'autre, une attitude positive et moderniste, ancrée dans notre époque, tournée vers l'avenir, nourrie d'une volonté de réussir pour agir sur la réalité d'aujourd'hui. D'un côté, ceux pour qui la fidélité ne peut conduire qu'à l'échec et la victoire n'être qu'une forme de trahison. De l'autre, ceux qui pensent que les convictions peuvent aller de pair avec la réussite. Et, si le Front national n'était plus viable, c'est essentiellement parce que ces deux conceptions, devenues trop divergentes, ne pouvaient plus cohabiter. Si Le Pen a été contesté, c'est au fond parce que les tenants de la modernité ne supportaient plus que leurs efforts soient sacrifiés et que le Front se trouve de ce fait rejeté dans l'impasse de l'archaïsme. La crise a dès lors permis aux deux courants de se séparer. Le Pen et les siens sont retournés à leurs errements et nous nous sommes retrouvés, presque malgré nous, en train de bâtir un nouvel édifice. Tel a été, je crois, le sens profond de ce congrès de Marignane.

Mais, depuis, une décision de justice a déclaré illégal votre congrès. Est-ce que tout cela a été vain ?

Pas du tout. Car une décision de justice ne peut en aucun cas rayer d'un trait de plume ce qui a été dit et décidé pendant deux jours par deux mille délégués eux-mêmes régulièrement élus par tout un mouvement. Un tribunal, quel que soit son pouvoir, ne peut pas décréter que ce qui a eu lieu n'a pas existé. Étant purement formelle, cette décision de justice n'a donc aucune incidence sur la réalité et la légitimité politique de ce que nous sommes.
Il faut souligner de surcroît que sa portée est plus limitée qu'on ne l'a dit. Certes, elle a donné satisfaction à Le Pen en nous interdisant l'usage du nom Front national et de la flamme tricolore qui en est l'emblème. Elle l'a même favorisé à l'excès en rendant cette décision immédiatement exécutoire sans attendre l'arrêt d'appel. Mais, dans le même temps, le tribunal reconnaît la légitimité de notre demande de congrès extraordinaire et ne nous a déboutés que sur un seul point, de nature technique. Les juges nous reprochent en effet d'avoir nommé un administrateur provisoire issu de nos rangs plutôt que d'avoir sollicité la justice pour qu'elle nomme un administrateur judiciaire14.
Nous avions bien songé à cette faiblesse juridique, mais nous avions décidé de passer outre, car nous ne voulions pas remettre la gestion du FN entre les mains de la justice et donc des pouvoirs publics, d'autant que nous savions que les délais qu'elle imposerait seraient tels qu'ils auraient inéluctablement conduit à un pourrissement total de la situation. D'ailleurs, cette même décision de justice qui nous contredit a par ailleurs nommé un administrateur judiciaire pour organiser le congrès : elle a commencé par lui accorder six mois simplement pour effectuer le décompte des signatures ! En clair, les juges nous reprochent de ne pas avoir fait ce qu'à l'évidence leur décision montre qu'il ne fallait pas faire. Passer par la nomination d'un administrateur judiciaire, c'était donc bien accepter que le congrès se déroule en pleine élection européenne !

Justement, à peine le congrès terminé, votre mouvement s'est trouvé confronté à l'échéance des élections européennes. Était-ce pour vous une aubaine ou un obstacle à surmonter ?

Pour nous, la question ne se posait pas en ces termes. Dès lors que nous avions donné naissance à un nouveau mouvement, celui-ci ne pouvait que se lancer dans la bataille. Certes, nous aurions préféré avoir le temps de nous structurer, de nous renforcer et de laisser les blessures de la crise se cicatriser avant de nous engager dans une campagne électorale. Mais, puisque cette élection avait lieu, il fallait y aller. Sans aucun doute s'agissait-il bien d'un obstacle, mais nous n'avions pas le choix, nous devions le surmonter. J'ai donc immédiatement mis le mouvement en ordre de bataille, en sachant que ce défi serait aussi l'occasion pour lui de se souder autour d'un objectif commun.

NOTES

1. Le 7 décembre 1998.
2. Déclaration remise à la presse le 9 décembre 1998.
3. Aux régionales de 1998, la liste conduite par Bruno Mégret a totalisé 27,21 % des voix dans la ville de Marseille.
4. Journal de 20 heures de TF1, le 9 décembre 1998.
5. Le Figaro, 19 mars 1999.
6. Le Faucigny, 4 mars 1999.
7. Bernard Courcelle devait par la suite révéler dans un entretien au Parisien du 27 avril 1999, que les cinq gardes chargés de protéger le siège du FN s'étaient vus sommés de tirer avec leurs armes sur tout "mégrétiste" qui tenterait de pénétrer dans la propriété. Ayant refusé, ils se sont fait licencier pour "désaccord politique".
8. Cette charte de réconciliation a été proposée à la veille des fêtes de Noël 1998.
9. Bruno Racouchot était directeur de cabinet de Le Pen, Sophie Brissaud sa directrice de la communication et Jean-Marc Brissaud secrétaire général du groupe de députés européens qu'il présidait.
10. National Hebdo, 17 décembre 1998.
11. Signée Yvan Blot, cette note est datée du 20 janvier 1999. Elle a été faxée par Yvan Blot aux principaux cadres du FN. 12. Libération, 25 janvier 1999.
13. Adopté à l'unanimité au congrès de Marignane, le code de bonne conduite stipule notamment que "lors d'une nomination, d'une promotion ou d'une investiture, le responsable doit proscrire dans ses choix le clientélisme et les passe-droits".
14. Jugement du tribunal de grande instance de Paris du 12 mai 1999.




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