Les grandes institutions humaines, celles qui se perpétuent et
laissent une empreinte dans l'histoire, ont de tout temps été fondées
sur des principes simples et clairs. En revanche, les constructions
juridiques et politiques compliquées, celles que seuls les inities peuvent
appréhender et qui se modifient en permanence, n'ont jamais donne corps
a des réalisations d'envergure durables et fécondes.
Ainsi, les traites européens, dont la complexité n'a d'égal que le caractère
prolifique et précaire, n'ont pas été capables, en quarante années,
de façonner une organisation qui soit a la fois efficace, transparente
et légitime. Il est donc temps de substituer a cette construction vermoulue
et ambiguë un nouveau traite qui puisse constituer le pacte historique
fondateur de la Communauté des nations d'Europe.
Le mélange des deux
Elabore a partir d'une accumulation de textes et de traites, l'actuel
édifice européen se présente en effet comme un monument de confusion
et de complexité : traite CECA et Euratom, traite de Rome, compromis
de Luxembourg, Acte unique, traite de Maastricht, traite d'Amsterdam,
sans compter la multitude de textes périphériques comme les accords
de Schengen. Cet empilement hétéroclite d'actes juridiques a donne naissance
a un appareil institutionnel dont la principale caractéristique est
l'ambivalence. Ambivalence qui transparaît des l'abord dans la conception
même de l'Europe bruxelloise, laquelle ne procède ni du principe fédéral
ni du principe confédéral.
La fédération implique l'existence d'un gouvernement central et un processus
de décision a la majorité des Etats membres. En revanche, la confédération
exclut toute entité exécutive forte et n'opère que par des décisions
prises a l'unanimité des pays adhérents. Dans un cas la souveraineté
est déléguée a l'échelon fédéral, dans l'autre elle est exercée en commun
par les nations confédérées. Au sein d'une fédération, les nations sont
soumises a un pouvoir supranational qui définit lui-même ses propres
compétences. A l'intérieur d'une confédération, les pays conservent
la plénitude de leurs prérogatives et seules les compétences qu'ils
reconnaissent a l'échelon confédéral peuvent être exercées a ce niveau.
Le système institutionnel bruxellois n'a cependant pris pour référence
ni la fédération ni la confédération, c'est-à-dire aucun des deux grands
schémas d'organisation possibles pour des nations souhaitant créer une
entité commune. L'Union fonctionne plutôt sur la base d'un curieux mélange
des deux formules, certaines décisions étant prises a la majorité, d'autres
a l'unanimité. Les nations sont dépendantes de la Commission, entité
supranationale trop faible pour constituer un Etat fédéral, mais beaucoup
trop puissante pour être compatible avec un système confédéral. Quant
aux compétences, elles sont censées être limitativement concédées a
l'échelon européen, mais, dans la pratique, ce dernier se considère
comme compétent dans tous les domaines.
Ni l'un ni l'autre
Pareille confusion des genres apparaît encore plus évidente lorsque
l'on examine une par une les institutions communautaires elles-mêmes.
Quelle est par exemple la nature du Conseil des ministres ? Est-ce l'exécutif
de l'Union qui décide de tout, comme ce serait le cas au sein d'une
confédération, ou est-ce un sénat des Etats qui, comme dans le schéma
fédéral, serait saisi, conjointement avec l'Assemblée, des décisions
a prendre ? En réalité, le Conseil n'est ni l'un ni l'autre, car si,
officiellement, il a bien vocation a constituer l'exécutif de la Communauté,
l'initiative appartient a la Commission et les décisions sont prises
bien souvent selon un processus de co-décision avec l'Assemblée européenne.
Et a quoi s'apparente alors la Commission ? Constitue-t-elle un gouvernement
ou une administration ? En principe, il s'agit bien d'un service administratif
dont les membres sont tous des fonctionnaires européens nommes par les
Etats. Mais, dans le même temps, tel un authentique gouvernement, cette
instance est considérée comme responsable devant le parlement qui peut
la destituer a tout moment par une motion de censure.
Quant au Parlement européen lui-même, sa nature se révèle extrêmement
ambiguë. Ses membres étant élus au suffrage universel direct, il est,
a ce titre, investi d'une part réelle de souveraineté populaire. Pourtant,
contrairement aux véritables parlements, il n'a pas la capacité, par
ses votes, de statuer souverainement et en dernier ressort. D'ailleurs,
s'il le faisait, quelle serait sa légitimité a décider pour les peuples
européens dans un système institutionnel ou l'Europe n'est pas un Etat
? Il n'est pas étonnant dans ces conditions que l'Europe bruxelloise
soit aussi peu démocratique. Alors qu'une confédération est dirigée
par des Etats, eux-mêmes contrôles par le peuple, et qu'une fédération
dispose de ses propres organes de représentation, le système intermédiaire
que constituent les institutions bruxelloises échappe aux parlements
nationaux et n'est pas place sous la surveillance d'une véritable assemblée
européenne.
Les trottoirs du Périgord
S'agissant par ailleurs des compétences dévolues a l'Union européenne,
elles sont théoriquement définies en application du principe de subsidiarite.
Ne devraient donc être confies a la Communauté que les domaines dont
les Etats ne peuvent plus assumer seuls la responsabilité. Dans la pratique,
Bruxelles considère que tous les secteurs, ou presque, relèvent de ses
prérogatives, car chacun d'entre eux peut être a l'origine d'une distorsion
de concurrence entre les marches nationaux. Il s'ensuit un chevauchement
général de compétence qui conduit l'Europe a subventionner, conjointement
avec l'Etat, les régions, les départements ou les communes, la réfection
des bordures de trottoir d'un village du Périgord ou le fonctionnement
d'une association de lutte contre le sida.
Ajoutons que les institutions européennes ne connaissent pas la différence
qu'établit la constitution française entre la loi et les actes réglementaires,
décrets ou arrêtés. La lourde machine bruxelloise arrête des mesures
de détail régissant des dispositions techniques comme elle décide des
textes de principe définissant le cadre d'une politique. Le processus
de décision européen traitera donc pratiquement de la même façon le
texte portant reforme de la Politique agricole commune et celui définissant
les normes d'équipement des salles de repos dans les usines.
Il est vrai que la confusion touche aux fondements mêmes de l'Europe
bruxelloise. Ainsi, celle-ci recherche avant tout l'efficacité économique
sur la base des principes libéraux et veut donc créer un vaste marche
unique ou la concurrence serait libérée de toutes les contraintes étatiques
et de toutes les entraves aux échanges. Mais, pour atteindre cet objectif,
la Commission de Bruxelles a secrète une réglementation et une bureaucratie
envahissante, encore plus formaliste et plus éloignée des hommes et
des problèmes que peut être l'administration française. L'Europe maastrichienne,
c'est donc le paradoxe du libéralisme par la bureaucratie.
A l'abri des regards
Comment imaginer système plus ambigu, plus complexe, plus confus,
voire plus absurde ? Et pourquoi les promoteurs de cette construction
européenne ont-ils élabore pareil édifice ? Quelle est la raison d'une
telle impéritie ? Faut-il incriminer l'incompétence des responsables
administratifs et politiques ou plutôt la difficulté de faire oeuvrer
ensemble des administrations nationales dont les traditions et les modes
de pensée sont différents ? Ou encore faut-il dénoncer le mécanisme
des négociations intergouvernementales et les sempiternels compromis
auxquels elles donnent lieu ?
Tous ces facteurs ont pu jouer un rôle, mais l'essentiel se situe ailleurs,
car, loin être involontaire, la confusion a été, en réalité, délibérément
recherchée par les négociateurs et les signataires des traites européens.
L'ambiguïté constitue même l'une des caractéristiques essentielles dont
ils ont voulu doter édifice bruxellois pour dissimuler leur projet au
regard des peuples. L'ambivalence des institutions européennes ne résulte
donc pas d'une erreur ou de l'incompétence de leurs promoteurs, elle
est une méthode de camouflage cyniquement mise en oeuvre par les européistes
pour faire avancer leur entreprise mondialiste malgré l'opposition des
citoyens.
Le voleur chinois
La dissolution des nations, tel est bien en effet l'objectif que
poursuivent les responsables bruxellois. Mais, sachant que leur projet
serait massivement rejeté par les peuples européens s'il s'affichait
comme tel, ils s'emploient a en occulter la nature ainsi que le but
véritable et a mentir aux opinions publiques. Ainsi peut-on dire d'un
cote que c'est le Conseil des ministres, donc les Etats, qui constituent
l'exécutif de l'Union, tandis que, de l'autre, tout est fait pour que
ce dernier soit progressivement réduit au rôle de sénat fédéral. Ainsi
se plaît-on a affirmer que la Commission est une simple administration,
donc sans réel pouvoir, pendant que, petit a petit, elle se voit attribuer
toutes les prérogatives d'un vrai gouvernement. De même répète-t-on
depuis des années que l'Europe ne compromet pas la souveraineté nationale,
alors qu'au fil du temps, ce sont la moitié des textes régissant notre
vie qui sont désormais directement élaborés et décidés par Bruxelles.
Dans tous ces domaines, les processus apparaissent suffisamment complexes
pour que les Français ne prennent pas clairement conscience de la supercherie.
Les technocrates de Bruxelles sont en effet passes maîtres dans la technique
du voleur chinois. Technique consistant a déplacer insensiblement l'objet
que l'on veut dérober jusqu'au moment ou l'on peut le faire disparaître
sans que son propriétaire s'en aperçoive. En l'occurrence, il s'agit
de voler leur souveraineté aux peuples et la méthode, pour y parvenir,
consiste a la rogner par petites touches insignifiantes afin de pouvoir
finalement la confisquer en totalité sans que personne n'ait pu réagir.
Eteignez les lumières
Mais les ténors de l'établissement ont également recours a d'autres
formes de tromperie. Ainsi M. Chirac a-t-il affirme, a propos du traite
d'Amsterdam, que ses dispositions étaient essentiellement techniques
et qu'il n'y avait donc pas lieu de le soumettre a référendum. Or, cela
est faux car, pour confuse et inintelligible qu'en soit la rédaction,
son contenu n'en est pas moins purement politique puisqu'il s'agit notamment
de transférer a Bruxelles les compétences nationales en matière d'entrée
et de séjour des étrangers. Compétences majeures qui n'ont rien de technique
mais, la encore, il fallait cacher la vérité au peuple derrière la complexité
des textes afin de pouvoir avancer en le contournant.
De nombreux responsables politiques favorables a l'Europe bruxelloise
reconnaissent d'ailleurs implicitement l'existence de cette pratique.
Ainsi, Claude Cheysson, ancien ministre des Affaires étrangères socialiste,
devait se livrer a un véritable aveu devant le Sénat : Mes propos vont
peut-être choquer, mais je constate que beaucoup de grandes étapes de
la construction européenne n'auraient sans doute pas été franchies s'il
avait fallu préalablement les approuver par référendum. Quoi de plus
choquant en effet que ces paroles qui révèlent cyniquement toute la
duplicité dont font preuve les responsables des institutions européennes
pour agir sans le peuple ou contre son assentiment ? Et que dire de
la véritable imposture dont se rendent coupables certains dirigeants
politiques qui, en toute impudeur, osent affirmer devant les Français
: Je suis favorable a l'Europe des nations, donc je ratifie Maastricht
et Amsterdam, car l'Europe de Bruxelles préserve la souveraineté des
nations ? Autant dire : il faut y voir clair, éteignez les lumières
!
Abstention et désintérêt
Comment des lors s'étonner du faible attrait que revêt, aux yeux
des Français, l'Europe, ses institutions et ses réalisations ? Le tout
est si embrouille que nos compatriotes, n'y comprenant rien, ont renonce
a s'y intéresser en dépit des efforts entrepris pour tenter de corriger
ce phénomène. Ainsi la décision de faire élire les parlementaires européens
au suffrage universel direct avait-elle été prise pour stimuler l'intérêt
des citoyens sur les questions européennes. Les résultats de cette initiative
sont loin être a la hauteur de l'enjeu. Des le premier scrutin de 1979,
le taux d'abstention avait été particulièrement élève et, depuis, il
n'a cesse d'augmenter pour atteindre en 1994 le taux record de 50 p.
cent.
Compte tenu du rôle désormais considérable que jouent les institutions
européennes dans notre vie nationale, cette désaffection, apparemment
paradoxale, met en lumière l'une des tares principales des institutions
maastrichiennes. Le désintérêt des Français et des autres peuples a
l'égard de l'Europe bruxelloise ne résulte pas, comme certains technocrates
le croient, d'un manque de communication qui pourrait être comble par
des actions publicitaires efficaces et massives. Ce qu'il révèle est
d'une tout autre gravite et met en lumière un problème politique majeur,
a savoir que l'Europe de Bruxelles est une construction juridique artificielle
dépourvue de toute légitimité populaire.
A bout de souffle
Ne disposant pas, en effet, de légitimité démocratique, comme le
montre le désintérêt des Français pour les élections européennes, Bruxelles
n'a pas non plus de légitimité concrète puisque ses institutions ne
sont pas perçues comme aptes a résoudre aucun des problèmes qui se posent
a nos compatriotes. Bien au contraire, les Européens commencent a prendre
conscience des responsabilités de Bruxelles dans la crise qui les frappe.
Depuis plusieurs années, on le sait, la cote d'amour de l'Union ne cesse
de chuter. Selon l'eurobaromètre, 72 p. cent des Européens considéraient
en 1990 l'appartenance de leur pays a la Communauté comme une bonne
chose ; six ans plus tard, ils étaient plus que 48 p. cent a le penser.
L'Europe bruxelloise est de plus en plus ressentie par les peuples comme
une contrainte illégitime, ce qui met en cause sa pérennité en tant
qu'institution politique. Car, jamais dans l'histoire, un régime perçu
comme illégitime n'a pu survivre longtemps sans recourir aux méthodes
totalitaires.
Les institutions européennes sont donc aujourd'hui a bout de souffle.
Non seulement elles ont pousse jusqu'à l'extrême la logique de l'ambiguïté,
de la confusion et de la complexité, mais elles se sont révélées incapables
d'acquérir la moindre parcelle de légitimité populaire. Comment pourraient-elles
se perpétuer encore longtemps alors qu'elles vont devoir intégrer demain
de nombreux pays de l'Est européen qui viendront encore alourdir le
mode de fonctionnement actuel déjà discrédite ? Il est donc temps de
revoir entièrement la construction institutionnelle de l'Europe et de
faire table rase de ce qui existe pour élaborer le nouveau traite fondateur
de l'Europe des nations.
Rupture et fondation
Beaucoup trop marque par ses orientations fédéralistes, édifice
bruxellois ne peut plus être corrige a la marge. Le remède ne viendra
pas d'astuces ou d'amodiations juridiques, mais d'un acte politique
fort de rupture et de refondation. Inutile donc d'imaginer un énième
pacte venant amender l'amoncellement des textes précédents. Il faut
élaborer un nouveau traite, simple, clair et court, dont la compréhension
soit accessible a tous, un traite affirmant quelques grands principes
fondateurs et mettant sur pied des institutions légères et légitimes.
L'ensemble des textes antérieurs pourra des lors être abroge, quitte
a prévoir un protocole de transition permettant de passer de l'ancien
système au nouveau.
Les principes fondateurs du traite portant création de la Communauté
des nations d'Europe pourraient être au nombre de six : respect de la
souveraineté des Etats, recours a la subsidiarite pour la définition
des compétences de la Communauté, création de pactes de coopération
entre les pays adhérents, prise de décision a l'unanimité des nations
concernées, transcription juridique des décisions par la méthode des
directives et principe de libre adhésion pour les seules patries européennes.
L'apanage des nations
Le nouveau traite reposera d'abord tout entier sur le respect de
la souveraineté des nations conçu comme un principe inaliénable auquel
devra se soumettre l'ensemble de édifice institutionnel européen. Pas
question de mutiler les peuples et de toucher a la substance des Etats
comme c'est le cas actuellement : la nouvelle Europe sera de nature
confédérale et respectera l'identité et la liberté des pays membres.
En lieu et place de l'intégration contraignante, elle organisera la
libre coopération dans le cadre d'une simple association d'Etats souverains.
Et, comme la souveraineté ne se partage pas, cette communauté ne disposera
d'aucune souveraineté propre.
Ainsi, par exemple, il lui sera impossible de donner naissance a une
quelconque citoyenneté européenne. De même, n'ayant pas statut d'Etat,
elle ne pourra pas siéger es qualités dans les enceintes réservées aux
nations, telle l'Onu, ni signer souverainement des accords internationaux.
Le nouveau traite garantira en outre a chaque Etat la maîtrise totale
de ses engagements de façon qu'aucune nation ne soit prisonnière d'une
décision prise par un autre pays comme cela arrive trop souvent aujourd'hui.
Ne se divisant pas, la souveraineté doit rester l'apanage des nations.
Au plus près des personnes
C'est pourquoi les compétences dévolues a la Communauté des nations
d'Europe ne peuvent être limitées et a ce titre définies par le principe
de subsidiarite. Principe seul capable d'établir une discrimination
légitime entre ce qui doit rester de la compétence exclusive des Etats
et ce qui peut relever du niveau confédéral. La subsidiarite est en
effet une notion très ancienne qui a toujours été un facteur d'équilibre
et d'harmonie au sein des sociétés humaines. Elle stipule que les décisions
doivent être prises par les personnes concernées et donc par les groupes
les plus restreints auxquels elles appartiennent. Dans la hiérarchie
des communautés humaines, le principe de subsidiarite désigné comme
compétente celle qui se situe au plus près des individus. C'est seulement
dans le cas ou un échelon n'a pas la capacité de décider et d'agir efficacement
dans un secteur de responsabilité que celui-ci doit être confie au niveau
supérieur, et ainsi de suite en partant de la famille, en passant par
les collectivités territoriales de plus en plus larges, jusqu'à la nation
et a la confédération.
A la Communauté des nations d'Europe doit donc échoir un domaine de
responsabilité strictement limite puisque constitue des seules matières
que les nations ne peuvent traiter elles-mêmes. A cet égard, des pans
entiers de compétence actuellement assumée par Bruxelles devraient revenir
a titre exclusif aux Etats. Ainsi en est-il par exemple de la chasse
ou de la pêche, de la santé publique ou du droit d'asile, de la justice
ou de la police et d'un grand nombre d'autres secteurs. Quant au niveau
européen, il devrait être saisi essentiellement de tous les domaines
de responsabilité gouvernementale ou la puissance est nécessaire pour
s'imposer dans le monde.
Le retour de la puissance
Parce que les nations européennes, prises isolement, ne disposent
plus d'un poids suffisant pour peser face aux Etats-Unis ou a d'autres
grands ensembles, elles doivent se grouper pour retrouver a échelon
européen la puissance qu'elles ont perdue a titre individuel. Telle
est la principale utilité de la nouvelle Europe qui doit agir essentiellement
dans les sphères ou il est indispensable de pouvoir mobiliser cette
force collective. Economie, défense, culture, tels sont les trois domaines
ou doivent donc s'exercer, pour l'essentiel, les compétences de l'Europe.
Face a la guerre économique mondiale, le principe de subsidiarite exige
que les nations d'Europe recherchent ensemble la puissance nécessaire
pour défendre et faire prévaloir leurs intérêts communs en matière de
production et d'échange. De même, s'ils veulent a nouveau se faire respecter
dans le monde, il est capital que les pays européens nouent une alliance
militaire propre a leur permettre de développer une puissance comparable
par exemple a celle des Etats-Unis. Enfin, bien que moins perceptible,
l'enjeu culturel implique lui aussi que les nations du vieux continent
unissent leurs forces afin de résister aux courants délétères du déracinement
et du nivellement planétaire et être en mesure de défendre et de promouvoir
efficacement leur identité et leur commune civilisation.
Pouvoir économique, puissance militaire, rayonnement culturel pourraient
constituer les trois objectifs majeurs assignes par le traite a la Communauté
des nations d'Europe. Pareille définition des compétences européennes
reste cependant trop générale et, pour épuiser la question, se référer
au principe de subsidiarite ne peut suffire. Car une chose est de définir
le critère de dévolution des responsabilités, une autre est de designer
l'instance qui les apprécie et décide concrètement.
L'Europe a la carte
Actuellement, le système maastrichien fait lui aussi référence
au principe de subsidiarite pour définir les compétences de l'Union,
mais ce sont les instance bruxelloises qui ont en charge sa mise en
oeuvre. Des lors, il se trouve totalement dénature dans la pratique,
car les institutions européennes décident qu'il est peu de domaines
ou les Etats peuvent agir seuls et que toute les compétences ou presque
doivent donc échoir a la Communauté. Dans le traite sur la nouvelle
Europe, a l'inverse, ce sont les nations elles-mêmes qui seront amenées
a appliquer le principe de subsidiarite et a définir précisément les
aires de responsabilité qu'elles reconnaissent a la confédération, de
sorte que celles-ci se trouveront naturellement très strictement limitées.
Se pose alors la question de savoir ce qui se passe si les nations ne
sont pas toutes d'accord sur l'étendue des compétences a confier a échelon
européen. Dans ce cas, les mécanismes institutionnels de l'Europe de
Bruxelles sont synonymes de blocage, de contrainte ou, plus généralement,
de compromis. Ou bien, en effet, la décision doit être prise a l'unanimité
des Etats membres, et la situation se trouve alors verrouillée. Ou bien
une majorité de nations est suffisante pour décider, et les pays mis
en minorité n'ont plus alors qu'a se soumettre. Enfin, dans l'hypothèse
ou une solution de compromis rallie tous les suffrages, force est généralement
de constater qu'elle est incohérente et qu'elle mécontente en réalité
tout le monde. Avec le nouveau traite pour l'Europe des nations, de
tels errements ne pourront plus se produire, car ces mécanismes malsains
seront remplaces par le principe de la coopération a la carte, système
de liberté infiniment préférable au menu unique servi par les instances
maastrichiennes.
La libre coopération
L'Europe de Bruxelles s'est arroge un ensemble compact de compétences
auquel les Etats sont contraints d'adhérer en bloc. Dans le cadre de
l'Europe des nations, chaque pays pourra choisir lui-même les domaines
dans lesquels il accepte de coopérer. Ainsi la nouvelle Europe prendra-t-elle
la forme concrète de coopérations différenciées constituant de la sorte
un ensemble de cercles spécialisés, appelés pactes de coopération, auxquels
seuls les Etats qui le souhaitent adhéreront. Tel pays pouvant participer
a la Politique agricole commune et a la coopération aéronautique, mais
non a la politique monétaire. Tel autre s'engageant dans l'union douanière
et non dans l'alliance militaire.
Chaque domaine de coopération pourra être dote de ses propres institutions
et modes de fonctionnement tout en restant intègre a l'Europe des nations.
Ainsi, par exemple, toutes les organisations de coopération européenne
qui fonctionnent actuellement en dehors de l'Europe de Bruxelles, comme
celles concernant aéronautique et l'espace, pourraient être insérées
dans le dispositif de la Communauté des nations d'Europe tout en conservant
leurs structures et leurs règles propres.
Les sept pactes
De cette façon, la nouvelle Europe s'affirmerait comme un ensemble
global et cohérent en même temps que souple et diversifie. Certains
stigmatiseront sans doute la complexité prétendue d'un tel édifice.
Pourtant, chacun peut reconnaître qu'il serait plus simple et surtout
plus décentralise que les institutions actuelles.
Ainsi la nouvelle Europe pourrait-elle être organisée autour de sept
pactes de coopération principaux, relevant des domaines économique,
culturel et militaire, domaines ou les compétences européennes s'avèrent
légitimes. Le pacte sur l'Union douanière permettrait d'assurer une
régulation des échanges commerciaux au service des pays européens. Le
pacte sur le Marche unique viserait a mobiliser la puissance économique
de l'Europe au bénéfice des populations et des nations du continent.
Le pacte sur la politique agricole rechercherait l'autosuffisance alimentaire
de l'Europe et le maintien en vie de l'agriculture et du monde rural
européen. Le pacte sur l'Union monétaire aurait pour objectif principal
la création, en lieu et place de l'euro, d'une monnaie commune capable
de faire pièce au dollar. Le pacte sur la coopération culturelle devrait
créer un cadre favorisant le renforcement et l'épanouissement des cultures
propres aux pays européens.
Le pacte sur l'Alliance militaire européenne consisterait a mettre sur
pied une organisation de coopération entre les armées des nations d'Europe
susceptible de se substituer a l'Otan. Enfin, le pacte sur la sécurité
en Europe prendrait la forme d'une Chambre de règlement des conflits
comparable, pour le continent européen, au Conseil de sécurité de l'Onu.
A ces secteurs de coopération pourraient s'ajouter en nombre limite
quelques pactes plus spécialisés comme celui portant sur aéronautique
et l'espace. Et l'ensemble de ce dispositif devrait pouvoir se substituer
aux innombrables structures européennes actuelles, tels le Conseil de
l'Europe, l'UEO et tant d'autres qui se chevauchent ou se concurrencent
tout en s'ignorant.
A l'unanimité
En plus de la simplicité et de la clarté qu'il offre, ce mode d'organisation
permettra d'exiger systématiquement l'unanimité lorsqu'il s'agira de
prendre des décisions. Dans la mesure en effet ou chaque Etat peut choisir
librement les compétences qu'il confie a la confédération et les domaines
dans lesquels il souhaite coopérer avec ses voisins, il n'a plus a subir
les contraintes qu'imposent aujourd'hui les structures bruxelloises.
Des lors, la prise de décision a la majorité simple ou même a la majorité
qualifiée peut être rendue illicite et le recours au vote a l'unanimité
généralise. Ce dernier n'est plus en effet susceptible de conduire a
des blocages, puisque les Etats qui ne sont pas d'accord peuvent ne
pas s'engager, la coopération se limitant a ceux qui ont émis un vote
positif. Le tout nouveau traite permettra donc de respecter scrupuleusement
la souveraineté des nations sans pour autant freiner ou bloquer le fonctionnement
des institutions.
La directive contre le règlement
Pour la mise en oeuvre des décisions, le traite instituant la Communauté
des nations d'Europe pourra dans ces conditions prévoir l'abandon du
système des règlements et le recours exclusif a l technique des directives.
Actuellement, les règlements bruxellois sont directement applicables
dans l'ordre juridique interne des Etats membres. Sans passer par le
parlement national, ils ont donc automatiquement force de loi et jouissent
même d'une autorité juridique supérieure a celle de la législation des
Etats. De ce fait, en rendant caducs tous les textes nationaux antérieurs
ou postérieurs qui leur sont contraires, les règlements constituent
l'arme juridique majeure permettant de placer les nations sous la tutelle
des institutions bruxelloises. Il y a donc lieu d'abolir le recours
aux règlements qui court-circuitent les parlements nationaux et amputent
la souveraineté des Etats.
En revanche, l'utilisation des directives qui respectent ces exigences
devra devenir la règle. En laissant en effet l'Europe définir des normes
communes et chaque Etat les reprendre et les transformer en lois nationales,
la directive n'entame pas la souveraineté des nations. Les textes qui
s'appliquent sur leur territoire redeviennent tous des actes exclusivement
nationaux, adoptes selon les procédures précisées dans leur constitution.
Pour autant, l'harmonisation qui avait été jugée souhaitable se trouve
effectivement réalisée puisque ces textes sont démarqués du modèle arrête
a échelon européen. On pourra certes objecter que rien ne contraint
les Etats concernes a les faire voter. Mais pourquoi ne le feraient-ils
pas, des lors, rappelons-le, qu'aucun Etat ne sera engage dans une coopération
qu'il n'approuve pas ? En réalité, chaque pays sera naturellement enclin
a appliquer les directives qu'il aura lui-même acceptées. En adoptant
le principe de la directive comme seule méthode de mise en application
des décisions, le nouveau traite permettra donc de rétablir la suprématie
du droit national sur le droit européen, sans pour autant gêner le fonctionnement
de la nouvelle Europe.
Liberté pour les peuples
Ce dispositif sera d'autant plus facile a mettre en oeuvre que
chaque nation restera libre d'elle-même au sein e la confédération,
tout particulièrement pour ce qui concerne son adhésion ou son retrait.
Actuellement, ce n'est pas le cas puisqu'un pays qui souhaite adhérer
a l'Europe de Maastricht doit se soumettre a de longues négociations
et accepter toutes les contraintes imposées aux Etats déjà membres.
De plus, une fois entre dans l'Union, un Etat n'a plus la possibilité
d'en sortir puisque le droit de sécession n'est pas reconnu. S'agissant
de la nouvelle Europe, il en ira très différemment, car tous les pays
européens auront la liberté d'entrer instantanément et sans conditions
dans la confédération. Il leur appartiendra ensuite de savoir a quels
pactes de coopération ils participent et s'ils peuvent souscrire aux
exigences particulières qui s'y rattachent. Quant au droit de sécession,
il sera reconnu, et chaque nation, restant souveraine, conservera a
tout moment la possibilité de se dégager de la confédération comme d'ailleurs
de se retirer de tel ou tel cercle de coopération si, après y avoir
adhère, elle constatait que les orientations prises ne lui convenaient
plus. Contrairement a la logique actuelle qui considère les transferts
de compétence comme irréversibles, l'Europe des nations laissera a tout
moment leur liberté aux Etats.
Le Conseil des nations
Pour mettre en oeuvre ces principes, le nouveau traite définira
des institutions nouvelles beaucoup plus claires et transparentes que
celles de Bruxelles. Fondées sur la nature confédérale de l'Europe des
nations, elles attribueront aux Etats le pouvoir de décision et les
érigeront en instances suprêmes de la confédération. Instance qui prendra
la forme d'un Conseil des nations réunissant tous les pays membres et
décidant souverainement de tout ce qui concerne la nouvelle Europe.
Ce conseil, compose de représentants désignes par les Etats ayant rang
de ministre et susceptible de se réunir au niveau des chefs d'Etat ou
de gouvernement, fonctionnera selon les six principes fondateurs de
la nouvelle Europe.
Il sera présidé a tour de rôle par une nation qui assurera l'exécutif
de la confédération, la présidence tournant tous les six mois comme
c'est le cas actuellement. La Commission bruxelloise sera supprimée
et remplacée par un secrétariat général du Conseil des nations. Placée
directement sous autorité de assemblée des Etats, cette structure n'aura
aucune existence politique propre et fonctionnera exclusivement comme
une administration.
Pour gérer les différents pactes de coopération, le Conseil des nations
déléguera ses pouvoirs a des entités spécialisées, les Comités des nations,
constituées de représentants des Etats concernes et fonctionnant selon
le même schéma que le Conseil lui-même. Eux aussi disposeront d'un secrétariat
général spécialisé place sous leur autorité et directement en charge
de la gestion du secteur concerne. Eux aussi seront places sous la présidence
tournante des nations participantes. Quant a la Cour de justice et au
Parlement européen, qui constituaient, avec la Commission, les embryons
d'une institution fédérale, ils redeviendront de simples instances consultatives.
De la sorte, édifice institutionnel du nouveau traite sera d'une totale
transparence : les nations restant souveraines, tout le pouvoir sera
donne a assemblée qu'elles constituent et les instances qui, dans le
système actuel, diluaient ou confisquaient les responsabilités se trouveront
confinées dans un rôle subordonne ou marginal.
Légitimité
Ainsi fondée, l'Europe des nations retrouvera une authentique légitimité
populaire. Le Conseil des nations, au sein duquel se trouvera concentre
l'essentiel du pouvoir européen, jouira de ce fait d'un prestige digne
de ce qu'il représente. Des lors, la nouvelle Europe, clairement identifiée
par une institution responsable et solennelle, pourra devenir pour les
peuples européens une réalité noble et tangible, source d'intérêt, de
respect et donc de légitimité.
Les Comités des nations, en charge chacun d'un pacte de coopération
spécialisé, auront de leur cote la possibilité d'oeuvrer de façon pragmatique
e concrète a l'amélioration du sort des peuples européens. Ils acquerront
de la sorte une véritable légitimité, celle que l'on reconnaît a ceux
qui réalisent et qui servent. Enfin, comme l'Europe des nations se donnera
pour objectif principal de reconstituer la puissance européenne, ses
institutions seront auréolées de la légitimité qui s'attache a la force
collective.
Le continent en mouvement
L'Europe des nations, ainsi fondée par un nouveau traite, sera
donc a même de s'enraciner dans une authentique légitimité populaire
a l'échelle du vieux continent dans son ensemble.
Or, la légitimité d'une institution détermine sa capacité a mettre un
peuple en marche. La Communauté des nations d'Europe pourra donc donner
un nouvel essor au continent tout entier. Et pas n'importe lequel, celui
qui a porte la plus grande civilisation que notre planète ait connue.